Deux sœurs

Sur Lydia Davis, mon nouvel amour.

Deux sœurs
Auguste Renoir, Madame Charpentier et ses enfants (détail), 1978. Source : Metropolitan Museum of Art.

« Bien que tout le monde souhaite que cela n’arrive pas, et bien qu’il soit préférable que cela n’arrive pas, il arrive parfois qu’une seconde fille naisse et qu’il y ait deux sœurs. » Ainsi commence une nouvelle de Lydia Davis intitulée « Deux sœurs » (Break It Down, 1986), assez exemplaire de son œuvre.

Les deux pages que dure l’histoire sont écrites du point de vue du père de famille, ou plutôt de la culture qu’il incarne, où la naissance d’une fille est considérée comme « un échec », « puisque [le père] voulait des garçons ». Aucun contexte n’est fourni, le cadre est aussi flou que les données de l’histoire, qui est à peine plus qu’hypothétique. Cela donne l’impression qu’il s’agit d’une vérité générale. Comme nous savons que ce n’est pas le cas (n’est-ce pas ?), c’est d’autant plus intéressant. De quel monde cette histoire s’est-elle échappée ?

Notez bien que le problème survient à la naissance d’une seconde fille. Une seule convient au reste de la famille, comme un prix de calme et de tendresse pour tempérer la brutalité et la destruction de ses frères. Quelque chose entre l’idole et le bibelot. S’il n’y avait qu’une fille dans la famille, elle garderait son nom, mettons « Angela » (c’est le seul élément de caractérisation auquel Davis veut bien consentir, et encore, il s’agit pour elle d’un raccourci), mais dès qu’il y en a deux, elles perdent leurs noms respectifs et deviennent des sœurs et se méprisent et s’en veulent l’une l’autre d’exister et de se voler un nom, le seul qui les désigne sans ambiguïté, les individualise, elles qui se ressemblent tant, jusque dans leur fureur amère.


Je suis en train de lire The Collected Stories of Lydia Davis, paru en 2009, qui regroupe 4 de ses recueils de nouvelles. J’avais découvert Lydia Davis en traduction il y a quelques années, mais ce n’est que maintenant que je l’apprécie pleinement. Peut-être est-ce le fait de la lire en anglais, peut-être n’étais-je pas prêt alors. Je n’avais pas encore compris à quel point j’ai besoin de mettre à distance la narration avant de pouvoir raconter quoi que ce soit, comme au travers d’un verre dépoli. C’est ce que je retrouve chez elle. (Michael Hofmann n’a-t-il pas écrit à propos de Davis qu’« elle voit son histoire dans le rétroviseur » ? Et Adam Mars-Jones qu’elle « réduit l’invention au minimum » ?) Quoi qu’il en soit, Lydia Davis est mon amour du moment.

Outre sa concision, sur laquelle je reviendrai, ce que j’apprécie le plus chez elle est qu’elle arrive à s’en tirer avec pas grand-chose. Très peu d’intrigue, très peu de caractérisation. Elle gomme beaucoup de nos repères habituels, à commencer par les noms propres, de villes ou de personnages. Très peu sont nommés, encore moins décrits. Elle déréalise le réel pour déshabituer notre regard, nous en montrer le factice aussi bien que l’interchangeable, et révéler l’incongru sous-jacent. L’intéresse davantage ce qui se passe dans la tête de ses personnages, toutes ces pensées qui tournent en boucle et leurs motifs récurrents ; comment le retranscrire dans la forme de ses phrases ? La méthode de Lydia Davis, écrivait Dan Chiasson dans la New York Review of Books, « a toujours été réitérative plutôt que narrative ».

Comme tout bon écrivain, Lydia Davis n’a pas peur de se répéter. « Réitérer » (Almost No Memory, 1997) est un jeu sur la répétition maniaque de quelques mots, voyager, écrire, lire, traduire. Dans « Souvenirs heureux » (Samuel Johnson Is Indignant, 2001), la narratrice imagine les souvenirs heureux qu’elle pourra savourer quand elle sera vieille, et se demande, parmi les moments qu’elle est en train de vivre, lesquels pourraient ou ne pourraient pas constituer de bons souvenirs, pour finir sur une note perplexe. Davis a le tact de ne pas étirer le moment au-delà du supportable ou de l’intéressant, en l’occurrence 4 pages (et seulement une pour « Réitérer »). D’autres histoires sont des listes, plus ou moins déguisées en histoires, comme « Exemples de confusion » ou « Intéressant », dont la cohérence est davantage thématique que narrative, et l’histoire, s’il y en a une, se déduit des traces laissées par la narratrice qui a établi ces listes. Chez Davis, toute histoire est à reconstituer.

Elle est souvent drôle, d’un humour pince-sans-rire des plus appréciables, comme dans « Journal de ma thyroïde » (Samuel Johnson Is Indignant), dont la narratrice réfléchit trop lentement à cause d’un supposé dérèglement de ladite glande. Dans « La course des patients motards » (Almost No Memory), elle inverse les conditions de victoire : c’est celui qui arrivera en dernier, en roulant le plus lentement possible, sans céder à la pression d’accélérer, qui gagnera. Quasi érotique dans le retardement de l’acte.

La plupart des histoires de Lydia Davis sont courtes ; quand surgit l’une de ses rares nouvelles qui dépassent la dizaine de pages, on finit essoufflé par manque d’entraînement. Elle les entrecoupe parfois d’intertitres qui délimitent des vignettes. Ses histoires les plus courtes font une ligne ou deux. Certaines sont des poèmes – « Collaboration with Fly » (Varieties Of Disturbance, 2007) comprend deux vers : « I put that word on the page, / but he added the apostrophe. » – ou témoignent d’une condensation propre à la poésie, d’autres presque des essais, ou un mélange de fiction et de non-fiction, comme « Glenn Gould » (Almost No Memory). Beaucoup de mes préférées font entre 3 et 10 pages ; j’ai l’impression que c’est le format dans lequel elle excelle.


Dans « Deux sœurs (II) » (Samuel Johnson Is Indignant), le double de la première, le seul point commun qui unit les deux sœurs éponymes, à part leur lignage, est « leur méfiance mutuelle ». Elles sont si dissemblables l’une de l’autre que leurs existences s’annulent presque. Elles ne sont personne, et Davis les compare à des pierres. Ses personnages de femmes finissent d’ailleurs plus d’une fois en pierres ou en arbres, comme si la pression des sœurs, des mères ou des maris (distants ou divorcés) indurait leur être au point de le transformer.


De mes archives · juillet 2018

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