Contreforme

décentrer la littérature • thibault malfoy

Aux amis inconnus, la transparence du monde

– Il n’existe de livre que lu, la littérature est lecture ; ôtez le lecteur qui la révèle, elle disparaît.

… aux amis inconnus que les livres recrutent et qui sont la seule excuse d’écrire.

Jean Cocteau, Opium.

Je ne crois plus que l’on écrive pour soi. Je crois encore moins qu’un livre soit celui de son auteur, ou que son sens lui appartienne, ou qu’il puisse revendiquer un quelconque droit sur ses idées ou ses personnages. Je veux bien lui reconnaître la paternité de ses phrases – sans être à lui elles sont de lui, c’est tout ce qu’il peut déclarer s’il veut passer les frontières du temps. Mais qui sait lire et lit beaucoup surestime moins qu’un autre l’originalité. Il lui préfère cette ombre flottante qui se dérobe dès qu’on tente d’en crayonner les contours, et qu’on appelle « personnalité ».

S’il est vrai qu’écrire permet d’évoluer « du moi confus et aphasique au moi informé par l’intermédiaire des mots », comme Julien Gracq l’écrit dans En lisant en écrivant, il se trompe s’il pense que « le public est un réseau qu’on peut toujours court-circuiter sans que rien d’essentiel au phénomène littéraire s’annule ». Il n’existe de livre que lu, la littérature est lecture ; ôtez le lecteur qui la révèle, elle disparaît. Sartre le montre dans Qu’est-ce que la littérature ? : « … l’objet littéraire est une étrange toupie, qui n’existe qu’en mouvement. Pour la faire surgir, il faut un acte concret qui s’appelle la lecture, et elle ne dure qu’autant que cette lecture peut durer. » Fermé, le livre n’est qu’une suite de mots, un simple fait, insaisissable comme tout fait qu’aucune sensibilité ne vient reprendre. Ouvrez-le, il s’anime : une danse d’images se projette sur le drap blanc de votre imagination, bientôt habité d’ombres propres à ses plis – peut-on jamais danser ailleurs que chez autrui ? Écrire un livre, c’est ébaucher un geste qui se développera à travers le temps et l’espace jusqu’à toucher l’esprit d’un curieux. Si les sensibilités sont alignées, il y laissera une trace. Cette trace, plus que le geste qui en est l’origine, voilà ce que j’appelle « littérature » : l’interface mobile entre deux imaginaires. Mobile comme un tatouage que le temps décolore, que l’affaissement de la peau menace, et qu’il faut constamment reprendre pour en aviver les couleurs et raffermir le trait. Comme toute illusion, la littérature dépend du regard d’autrui – elle n’existe que dans ce regard et le temps de ce regard.

Dans En lisant en écrivant, Julien Gracq définit l’écrivain comme « quelqu’un qui croit sentir que quelque chose, par moments, demande à acquérir par son entremise le genre d’existence que donne le langage ». Ma définition du lecteur ne serait pas différente. Tous deux cherchent à rassembler par le langage – à préciser et unifier par le langage – un étoilement de perceptions dont le disparate ne s’annule qu’à travers cette combinatoire de signes. Ainsi s’efforcent-ils, sans autre espoir que leur talent, de retrouver la clarté de vue de leur enfance, quand se devinait encore, derrière la diversité de la vie, l’harmonie fondatrice de toute poésie. Seul varie entre eux le sens de « par son entremise », qui les distingue par la mesure d’avance que l’un a sur l’autre. (Et encore… Dans ce pas de deux qui est une ronde, qui peut dire de quelle avance il s’agit ?) L’écrivain, d’une poussée magmatique intérieure, crée des phrases qui sont des guides (ne sont que ça) ; le lecteur, qui sait les suivre et s’en défaire, crée un sens qui lui est propre – du moins s’il assume sa part d’imagination. Tous deux partagent la responsabilité d’une œuvre qui les dépasse et leur échappe, condition de sa grandeur.

Pour la plupart, lire suffit à se rassembler ; on se cerne – et avec soi l’informe du monde – par auteurs interposés. Ils ordonnent les sursauts de cette condition qui nous revient en partage – leurs doutes, leurs pressentiments, leurs espérances deviennent les nôtres, dessinent la portée sur laquelle régler notre sensibilité. Chacun de leurs points de vue est une chance de réduire notre angle mort intérieur. À force de les relire, de les déplier à notre usage, ces auteurs deviennent nos intimes. Nous les consultons avec l’intensité et le recueillement d’un Mallarmé lisant à Valéry son Coup de dés, « d’une voix basse, égale, sans le moindre “effet”, presque à soi-même… » Nous sommes faits des livres que nous lisons. Ce ne sont pas des monologues, aussi brillants soient-ils, mais des conversations qui s’étalent sur plusieurs siècles. Car le temps importe peu quand des sensibilités se trouvent et s’accordent. Seule compte leur émancipation, qui leur offre de quoi excéder les limites du moi, et affermir leur foi en une possibilité de résonance. La littérature est comme l’amour, elle rapproche des solitudes ; de là que je transposerais volontiers de l’amour à la littérature ce qu’écrivait Georges Bataille dans L’Érotisme : « L’être aimé pour l’amant est la transparence du monde. » La littérature est ce qui lève, le temps d’une lecture, l’opacité du monde.

Un livre nous touche si son auteur parvient à formuler certaines de nos intuitions latentes, et les formulant nous les révèle. Sans même savoir pourquoi, on se dit : « C’est cela. » Notre exclamation est un cri de reconnaissance. Nous avons découvert en l’auteur un frère de sensibilité, mais plus encore notre personnalité – ce qu’on appelle « personnalité » – a rencontré sa forme future, plus dense et ramassée qu’avant, nettoyée de son estompe par un talent qu’on s’arrogerait presque. – Et pourquoi pas ? Nos lectures nous complètent, nous changeons au moment même où nous nous reconnaissons dans ce qui n’est pas encore nous.

Cette épiphanie nous ébranle d’autant plus qu’elle n’est possible qu’à travers nous. Il nous revient le privilège de déshabiller le texte, de trouver sous la surface des phrases les innombrables profondeurs de sens qu’y a déposées son auteur, de deviner autour des mots tous ceux qu’il a su taire, pour mieux les laisser expirer sur nos lèvres. L’essentiel d’un texte, de la jouissance que procure sa lecture, se situe là, dans ce silence que j’appelle « contreforme », qui n’est pas le texte mais que le texte implique et exige pour renaître à chaque lecture. En typographie, la contreforme désigne l’espace intérieur de certaines lettres, comme l’ovale blanc que circonscrit le tracé d’un o. Cet intervalle a beau s’effacer devant la forme pleine de la lettre, c’est pourtant lui qui la sous-tend et lui confère sa « portance », comme l’air chaud d’une montgolfière. Il en va de même en littérature : ce qui prime n’est pas ce qui est écrit, mais ce qui reste à l’être par le lecteur. Vous formez en le lisant la contreforme de cet essai. Elle est le croisement – au sens génétique du terme – de nos subjectivités respectives, ce qu’on pourrait appeler, après William Burroughs et Brion Gysin, un tiers esprit (third mind). Cela ne demande qu’un peu d’amour, ou si vous préférez, de confiance. En invitant votre imagination à le compléter, j’organise la fuite de mon essai, c’est-à-dire sa survie ; meurent les livres dont les auteurs refusent qu’ils les quittent. La capacité d’un lecteur de s’approprier un livre signale du premier le talent, du second la qualité ; le mauvais écrivain ne sait pas faire confiance à l’inconnu qui le lira. Il se dit, sans parfois se l’avouer : « On ne va pas me comprendre. » Cette peur est sa faute aussi bien qu’une insulte, elle lui fait ajouter explications qui vexent (nous avions déjà compris) et clichés qui rassurent mais abrutissent (nous y sommes trop habitués pour qu’ils nous interpellent encore). Cette peur dénote surtout un manque de confiance en soi. Doutant de ses moyens, le médiocre compromet son œuvre au moment même où il pense la sauver. Il ignore que cette charge incombe au lecteur, auquel il refuse la part de création qui devrait lui revenir. Ce n’est pas l’écriture qui est créative (s’il fallait la définir, je dirais plutôt qu’elle est destructive, comme un sculpteur travaillant un marbre), mais l’art si mal transmis de la lecture.

J’étais moi-même peu fait pour la confiance, quand après bien des faux départs j’ai commencé à écrire. C’est que je voulais bien faire. Rien n’est pire et plus naïf, à part bien sûr la fatuité du médiocre, que ces bonnes intentions qui excèdent un talent incertain de ses effets – cherchant des effets plutôt que de traduire son propre sentiment de la vie. Je ne savais pas encore « boiter avec grâce », comme dirait Cocteau. Je bandais toutes mes forces, ignorant qu’écrire requérait plus de nerfs que de muscles, et la souplesse sans laquelle on ne peut résister à la tension tiraillant quiconque tente l’impossible – rassembler ces échardes de la vie avec quoi l’on écrit. « Détendez-vous » a été le meilleur conseil que m’ait donné mon éditeur. Combien d’années faut-il pour atteindre cet abandon qui est la dernière des maîtrises ?

Un privilège engage qui le reçoit ; sans notre sagacité, tout le talent d’un auteur ne suffirait pas à nous émouvoir – son œuvre resterait en dormance. Elle est cette Belle au bois dormant qu’un seul baiser et tout un siècle d’attente suffisent à réveiller. Encore faut-il savoir l’embrasser, encore faut-il qu’elle patiente. Nous sommes, chacun à notre manière, par notre langue, notre sensibilité, nos goûts et nos souvenirs, les dépositaires d’un fragment de littérature. Qu’il ne tombe pas en déshérence par notre faute, par cet excès d’égoïsme qui est déjà la négligence. 

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