Contreforme

Ceci n’est pas un manifeste

Contreforme ·

Ne pas donner prise est une perfection négative. Il est beau d’être attaquable.

Victor Hugo, William Shakespeare.

Ce livre est bien des livres, mais il n’est pas un énième manifeste littéraire – il lui faudrait pour cela davantage de points d’exclamation. Parlons plutôt d’essai, dans son sens le plus honnête, le plus Montaigne, de tentative de réduction, par l’exercice de la subjectivité, du chaos d’un sujet, en l’occurrence la littérature. Chacun s’emploie à la réinventer pour que la vie continue d’y couler. Si j’expose dans ces pages une esthétique qui m’est personnelle, je ne souhaite l’imposer à personne, encore moins à moi-même. Je crois en effet qu’un livre ne devient intéressant que s’il échappe aux intentions de son auteur. N’embarrassons pas l’avenir, où tout est à la fois possible et imprévisible, d’une chose aussi contraignante qu’un dogme.

Au contraire, chacun devrait écrire comme il vit. Un livre est de peu d’intérêt s’il n’est pas contraint par la seule personnalité de son auteur. J’aimerais pouvoir lire davantage de ces œuvres si personnelles qu’elles ne vous quittent plus, qu’elles deviennent avec le temps comme une part de vous-même, mais ces livres-là semblent rares et je ne crois pas que même le plus snob d’entre nous puisse s’en réjouir. Aussi cet essai n’est-il pas une règle, mais une invitation à tenter l’exception. Dit autrement : soyez fidèle à vous-même. C’est souvent plus compliqué qu’il n’y paraît.

Pour avoir le privilège de conseiller des écrivains qui débutent, je suis souvent amené à constater chez eux une certaine gêne à écrire tels qu’ils sont. Non pas la gêne attendrissante de l’enfant qui dit ses premiers mots, mais celle de l’amoureux incapable de prononcer les trois mots les plus simples et les plus durs à prononcer de la langue française : « Je t’aime. » Il en faut, du courage, pour s’ouvrir à l’autre et se montrer tel qu’on est, mieux : tel qu’on n’a jamais été vu auparavant. La faiblesse, cette chose si simple, est une qualité que peu de gens s’autorisent à avoir. Elle est pourtant indispensable à tout écrivain sérieux, qui se condamne lui-même à répéter « Je t’aime » à chaque page de chaque livre qu’il écrit. Il faut tant d’abandon de soi pour inventer un personnage de quelque épaisseur, tant de confiance en soi pour s’en remettre au lecteur, qu’écrire, comme d’ailleurs tout geste de création, ressemble à l’amour.

Ce qui est simple n’est pas facile. La littérature est un Tetris où l’on jouerait avec les mots, et comme Tetris, c’est un art assez simple pour en comprendre les règles en une partie, mais difficile à maîtriser sans y jouer un nombre d’heures indécent. Le novice s’élance dans la littérature avec la naïveté et la présomption nécessaires à son élan. S’il avait été conscient de ses maladresses, il n’aurait jamais osé son premier entrechat. Comme en amour, il ne peut s’empêcher de faire le malin pour impressionner la personne qu’il veut séduire, et comme en amour, l’effet obtenu n’est pas toujours celui escompté. L’idée même d’effet fausse sa sensibilité. Toute intention dessert d’une manière ou d’une autre l’expression des sentiments. Il s’agit seulement d’être.

Une partie du problème tient à ce que le novice croit qu’il lui manque quelque chose pour réussir. Il ne devine pas tout ce qu’il a en trop et qui l’empêche de s’élever à sa manière. Il préfère se comparer aux autres, à des noms prestigieux, et déplore l’écart immense qui le sépare de ses modèles. Pire, il croit devoir combler cet écart. La vie n’est pas bijective : à tout phénomène donné ne correspond pas une cause unique, et la même cause ne produit pas toujours le même effet (je vous laisse réviser sur Wikipédia vos souvenirs de mathématiques de collège). Autrement dit, dans un univers non déterministe, le mimétisme est vain. Écrire n’est pas prétendre, et c’est pourquoi le prestige appelle les ambitieux tout en les dévoyant. Ils oublient qu’on ne devient mémorable qu’en jouant selon ses propres règles (et encore, c’est bien vite oublier la chance), pas selon celles d’un autre. Le seul appel qui vaille est intérieur, le seul mouvement à faire est d’introversion. Le mieux est encore de prendre ça comme un jeu, un jeu très sérieux, un jeu d’enfant trop accaparé par son imagination pour penser à autre chose. Cela lui évite bien des distractions.

On apprend moins à bien écrire qu’on désapprend à mal écrire. J’écris pour me défaire de ce qui m’encombre – préjugés, clichés, paresses – et me retient de devenir qui j’étais avant que la vie en société et l’éducation qui la prépare ne viennent compliquer ma sensibilité. Il faut je crois se dépouiller pour mieux écrire. L’écriture est l’anti-cosmétique par excellence, davantage une abrasion qu’un embellissement. J’écris pour ne plus entendre et prononcer les phrases mortes que tout le monde prononce sans que personne ne les écoute – si le monde était une conversation, il serait bien plat. J’écris contre le silence, qui est le seul critère valable pour juger d’une œuvre : vaut-il mieux l’écrire ou se taire ?

Certains encore empêtrés dans le romantisme des muses ou du talent inné ou… – allez savoir… – ne comprennent pas que le talent puisse venir d’une pratique farouche et opiniâtre de l’écriture, et ne se lancent jamais, se croyant inaptes, ou voudraient qu’on les rassure, qu’on leur dise qu’ils sont arrivés avant même qu’ils ne se lancent. À aucun moment ils ne s’autorisent une pratique décomplexée ni ne s’amusent. (Le secret est là : que le plus grand des labeurs soit la plus grande des jouissances.) D’autres au contraire ne doutent jamais d’eux et continuent de mal écrire. Le charme d’une œuvre tient de la faiblesse et de la résilience de son auteur.

Peu de gens prennent le risque de s’écarter de la société pour penser par eux-mêmes. Ils semblent terrorisés et s’imaginent déjà sortir du genre humain (on ne leur en demande pas tant). Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un risque mais d’une audace, puisque le seul aléa que vous encourez est de perdre celles et ceux qui ne vous acceptent pas tel que vous êtes. « Que va-t-on penser de moi ? » est la question qui a mis fin à plus d’une vocation. Les nerds, s’ils s’intéressent à la littérature, peuvent faire de bons écrivains : ils savent vivre sans être populaires. Non qu’ils apprécient tellement leur impopularité, mais ils ont mieux à faire que d’essayer d’y remédier. La plupart des gens craignent d’être écartés du groupe. Bien sûr, ils font tout pour avoir l’air original, mais au fond, ce sont des esprits grégaires – la solitude est pour eux inimaginables. Cette réticence à se retrouver en tête-à-tête avec soi-même prive l’être humain des charmes utiles de l’égotisme. Sans introspection, il lui devient très difficile de refuser le costume mal coupé que lui tend la société. Il ne sait pas que le sur-mesure existe. (L’égotisme comme méthode littéraire vaut pour les introvertis ; quant aux autres, je ne saurais dire, je ne les comprends pas.)

Tout grand poète, tout grand romancier, tout grand essayiste invente sa propre langue, ses propres règles – la forme d’une sensibilité – et ignore le reste du monde (qui parfois le lui rend bien). Cela ne veut pas dire qu’il doit vivre en reclus, n’en déplaise à Gracq, qui écrivait dans En lisant en écrivant : « Il n’y a pas de saints de la littérature : rien d’autre, même avec le long recul de la gloire et de la mort, que des hérétiques enfermés chacun dans leur hérésie singulière, et qui ne veulent pas de la communion des saints. » Le talent attire le talent. Les génies naissent dans des communautés propices à leur naissance, colonies d’artistes ou écoles littéraires que Brian Eno appelle scénies (scenius). Pour accepter et cultiver sa propre hérésie, mieux vaut s’entourer d’autres hérétiques tout aussi ambitieux. Les épreuves, qui sont les mêmes pour tout le monde, en deviennent presque banales. On en oublie d’avoir peur et l’on s’élance vers l’inconnu.

Ce qui m’impatiente dans la littérature d’aujourd’hui n’est pas qu’elle manque de bons auteurs (elle n’en compte ni plus ni moins qu’avant), mais plutôt qu’elle manque d’hérétiques qui la renouvellent. Je ne parle pas des écrivains majoritaires que Carlyle appelait les « souffleurs de bulles de savon ». Ceux-là, qui ne prétendent pas faire de la littérature, c’est-à-dire la changer1, ne font qu’aligner des mots et ne méritent pas qu’on les juge. Non, je m’adresse aux écrivains qui savent écrire, qui du moins évitent les clichés les plus connus, mais n’utilisent cette habileté de faiseur que pour répéter les tours (alors des trouvailles) du XIXe et du XXe siècle, et non offrir au nôtre sa littérature. Ces montreurs d’ours ont capté à leur profit l’hérésie des génies pour en faire des bêtes de foire. Nous méritons une littérature qui donnerait forme à la sensibilité de notre temps, car c’est en étant de son temps qu’elle deviendra intemporelle, c’est en étant de notre camp qu’elle restera vivante – et nous avec elle.

Il ne s’agit bien sûr pas de se demander : « Où sont les… de notre temps ? » (Complétez avec les génies de votre choix.) Nous ne saurions quoi faire d’un nouveau Stendhal ou d’un Proust XXIe, et ils ne sauraient quoi nous dire. Les hérétiques sont des phénomènes rares et singuliers, et l’étude du passé n’est d’aucun secours pour anticiper l’inédit. Si les hérésies littéraires sont si peu répandues, c’est qu’au-delà de leur rareté, il manque peut-être les scénies qui les fortifieraient. Certains comme Antoine Volodine s’inventent des hétéronymes pour se tenir compagnie. D’autres s’épuisent dans l’isolement, perdent espoir et renoncent.

Internet devrait pourtant permettre aux scénies de croître en dehors des contraintes de la géographie, favorisant un compagnonnage littéraire affranchi des distances. N’importe qui disposant d’une connexion Internet peut accéder depuis son téléphone à n’importe quelle information – découvrir, apprendre et pratiquer la discipline de son choix au contact de ses pairs. C’est ainsi que le Kenyan Julius Yego, après avoir regardé depuis un cybercafé des vidéos sur YouTube (et s’être beaucoup entraîné), est devenu en 2015 champion du monde de lancer de javelot. Il en ira de même en littérature. J’ai pour ma part conseillé des écrivains vivant à Alger, Bogota, Édimbourg, Bruxelles, Genève, Montréal, Kigali, Sydney, Zurich – ce qui aurait été impossible avant Internet. N’importe qui peut s’abonner au journal épistolaire que je tiens depuis septembre 2017, La Lettre circulaire, que mes lecteurs reçoivent directement dans leur boîte de réception. Cette nouvelle presse typographique est une aubaine pour les minorités (et celles et ceux qui s’intéressent à la littérature, malgré le prestige dont on veut la ceindre en France, sont une minorité), dont les membres peuvent se regrouper malgré leur éloignement géographique. Il faudrait pour cela que les écrivains s’en emparent davantage, mais la plupart ne voient pas encore Internet comme un médium littéraire. C’est pourtant dans ces espaces sans bords, non pas virtuels mais intangibles, que l’on vit désormais et d’où il faudrait écrire.


Un manifeste, par son ambition et sa forme même, tient de l’exercice de cathare. C’est une ligne séparant les purs des impurs, les initiés des exclus, le futur du passé, et tant pis pour vous si vous êtes parmi les vaincus – vae victis, etc. Il y a un chantage implicite dans cette purification par l’exclusion : qui refuse de se soumettre encourt le déclassement et l’oubli, l’auteur du manifeste étant persuadé qu’il détient la vérité – comprenez postérité, la vérité est pour demain. Il sait que l’avenir lui donnera raison et s’autorise toutes les bassesses pour intimider ses contemporains. Borges a donné sans le savoir une définition de ce genre d’ambitieux :

Je prévois que l’homme se résignera à des entreprises de plus en plus atroces ; bientôt il n’y aura que des guerriers et des bandits ; je leur donne ce conseil : « Celui qui se lance dans une entreprise atroce doit s’imaginer qu’il l’a déjà réalisée, il doit s’imposer un avenir irrévocable comme le passé. »

Jorge Luis Borges, « Le Jardin aux sentiers qui bifurquent », in Fictions.

Hélas, la gloire ne suffit pas. La postérité aura un goût aussi douteux que le nôtre : « … le flirt avec l’avenir est le pire des conformismes, la lâche flatterie du plus fort. Car l’avenir est toujours plus fort que le présent. C’est bien lui, en effet, qui nous jugera. Et certainement sans aucune compétence. » (Milan Kundera, L’Art du roman.) Je crois que l’avenir est assez vaste pour s’offrir le luxe d’accueillir en son sein certaines divergences. Cela vaut aussi pour moi. De manifeste, ce livre n’a peut-être que le sens d’inventaire – celui de mes propres contradictions.

Note

  1. Admettons pour l’instant cette définition récursive qui a l’élégance de ne rien figer.