Contreforme

À faire passer

La Lettre circulaire · 101 ·

Dans « Recoller les morceaux » (Esquire, mars 1936 – suite de « La Fêlure »), Fitzgerald écrit :

Je compris que le roman, qui à l’époque de ma maturité était l’instrument le plus puissant et le plus souple permettant de transmettre émotions et pensées d’un être humain à un autre, passait sous la coupe d’un art mécanique et communautaire qui, aux mains de Hollywood ou des idéalistes russes, ne pouvait plus refléter que la pensée la plus triviale, l’émotion la plus convenue. C’était un art dans lequel les mots étaient subordonnés aux images, où la personnalité, abrasée, rétrogradait au plus bas rapport exigé par la collaboration.

Le roman est sans doute aujourd’hui encore moins plébiscité (mais tout aussi prestigieux) que du temps de Fitzgerald, qui ne pouvait pas imaginer la concurrence semble-t-il infinie de Netflix, YouTube ou Fortnite. Cette surcharge sensorielle fait qu’on consent de moins en moins à investir du temps et à faire l’effort de s’enfoncer dans un roman. C’est sans doute pourquoi Bret Easton Ellis n’en écrit plus mais anime un podcast.

Dernièrement, une femme m’a félicité de lire un livre alors que je sortais du tram. Discours de défaite, me suis-je dit. On ne se félicite pas d’aller au cinéma ou à un concert, on y va spontanément, sans y penser plus que ça. La littérature est devenue un effort, un beau geste – une cause perdue ? Écrit-on sans être lu ? L’idéaliste en moi le fait sans hésiter, mais je ne suis pas seul dans ma tête, comme dirait un ami. D’autres voix s’élèvent et doutent et me disent que ça ne fera pas de différence.

Le numérique permet de mesurer la quantité précise d’intérêt ou d’indifférence que l’on suscite. La Lettre circulaire compte désormais autant de lecteurs que mon premier roman l’année de sa publication, c’est-à-dire peu. Le chiffre est stable depuis des mois, son immuabilité me nargue. Un peu moins de la moitié prend le temps d’ouvrir mes lettres, et parmi ces courageux, une vingtaine de fous curieux cliquent sur le lien éventuel vers un nouvel essai sur le site, comme celui qui paraît aujourd’hui : « Princesses, congédiez d’une main lasse vos chevaliers servants ». On pourrait le voir comme un réquisitoire contre l’idée de prince charmant. Qui est intéressé ?

Nous allons dans nos vies, qui nous mènent plus que nous ne les menons, pressés et inattentifs, sans beaucoup de temps pour penser. La littérature est ce répit gagné sur le quotidien, un temps condensé, accéléré, enrichi, un croisement d’imaginations, un contact. De quoi rester éveillé la nuit, de quoi éclairer maintes ignorances. C’est le bout de papier arraché à un cahier d’écolier ; plié en quatre, il circule de main en main sous les tables ; un murmure l’accompagne : « À faire passer. »