Contreforme

Apprendre à apprendre (à écrire)

| La Lettre circulaire

En correspondant avec mes lecteurs (ce qui, soit dit en passant, est l’un des charmes de nos vies numériques, bien plus promptes à se rencontrer qu’avant), il m’a semblé entendre à plusieurs reprises une idée reçue quant à l’apprentissage de ce qu’on appelle l’écriture créative. Je n’en parlerais pas si c’était seulement une idée reçue de journaliste, de celles qui s’étirent péniblement une fois l’an sur une double-page de magazine (taille moyenne d’un article long aujourd’hui), ayant pour seule ambition de remuer sans y répondre cette question si française : « Peut-on apprendre à écrire ? » (Si ces journalistes apprenaient à écrire, on les lirait davantage.) Non, si j’en parle aujourd’hui, c’est que cette idée reçue risque de porter préjudice à la pratique de celles et ceux qui souhaitent devenir écrivains. Cette expression même est le début du problème.

Voici : dans un monde dualiste que je ne reconnais pas, il y aurait d’un côté des écrivains (publiés, respectés, choyés – merci pour eux) et de l’autre des pas-encore-écrivains (non publiés ou auto-publiés, méprisés ou ignorés), apprentis ou aspirants sur le point de le devenir sans jamais l’être, asymptotes de la littérature. Que cette perception soit largement partagée, c’est indéniable ; elle n’en demeure pas moins trompeuse. La pratique de la littérature ne devrait pas être si binaire. On croit qu’il y a un avant et un après publication, mais c’est tout au plus une étape dans un long processus. Il faut s’en réjouir comme d’une opportunité de se faire lire, et non comme de l’indispensable sanction d’une destinée littéraire.

On ne devient pas écrivain avec un diplôme ou un livre, aussi prestigieux en soit l’éditeur. Il arrive même qu’un écrivain ayant déjà publié, et pas à compte d’auteur, et pas chez un petit éditeur, peine à se dire écrivain. C’est un problème de légitimité perçue, autrement dit un problème d’estime de soi. On attend de l’éditeur (profession qui n’apparaît qu’au xixe siècle : n’y avait-il pas d’écrivains avant ?), du critique ou du marché une légitimation de son travail. C’est d’abord croire en la compétence d’inconnus, s’en remettre à eux pour se former une opinion déterminante sur une démarche très personnelle. Si j’en juge par le nombre de mauvais livres présents en librairie et en tête des ventes, c’est un pari auquel je ne me risquerai pas. Un seul mot d’encouragement d’un écrivain que l’on admire vaut plus que tous ces artifices.

Cette idée de devenir écrivain a pour corollaire celle qu’il y aurait des choses à acquérir pour y parvenir : la bonne méthode, les bonnes techniques – le meilleur traitement de texte ! Aucune règle ne tient face à un chef-d’œuvre, et tous les mots se valent. Seul le contexte m’importe. Il revient à chacun de le définir pour soi, en abandonnant les peurs et préjugés qui le retiennent en arrière.

Je me sens davantage écrivain en tenant cette lettre hebdomadaire qu’après avoir publié mon premier roman. Ne croyez pas que la parution d’un premier livre résout un manque d’estime de soi. C’est au contraire en apprenant à se faire confiance, en lâchant prise, qu’on écrit de mieux et en mieux, jusqu’à publier. 

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