Roman sur talons aiguilles

La Lettre circulaire

Entre vingt et vingt-cinq ans, j’aurais pu recopier en les signant ces lignes d’Octave Mirbeau, tirées de ce chef-d’œuvre de misogynie fin-de-siècle qu’est Le Calvaire, son premier roman : « J’ai lu énormément, sans discernement, sans méthode, et, de ces lectures dépareillées, il ne m’est resté dans l’esprit qu’un chaos de faits tronqués et d’idées incomplètes, au milieu duquel je ne saurais me débrouiller… »

Quand ça a été mon tour d’avoir du courage, et que je me suis mis à écrire, je ne savais pas par où commencer. Je n’avais en tête qu’une nébuleuse d’images à moitié formées, des silhouettes en quête de personnalité, une atmosphère sans décor. De cet amas disparate il fallait faire un roman, en séparant et réduisant, au sens chimique de ces termes, les éléments qui le constituaient. Un livre se définit par ce qu’on n’y fait pas rentrer. C’est un choix de composition, le plus dur à faire pour un jeune écrivain.

Les premiers romans me font penser à ces adolescentes inaugurant leurs premiers talons hauts ; ils ont les charmes de leur maladresse. La maladresse est nécessaire : elle signale une tentative d’émancipation. Une nouvelle sensibilité s’annonce, qui doit forcer sa voix pour mieux se faire entendre. Un premier roman maîtrisé est souvent scolaire : son auteur reproduit en bon faussaire des habitudes qui ne sont pas faites pour lui, au lieu d’inventer sa manière d’être.