Le minéral et l’organique

La Lettre circulaire

La littérature, malgré les grands architectes qu’elle a recrutés (Flaubert, Nabokov), relève davantage de l’organique que du minéral. Si elle emprunte parfois au minéral, c’est davantage à la coquille que secrète le mollusque pour se protéger des agressions extérieures qu’à l’orgueilleuse levée des orgues basaltiques. Un écrivain est la « machine molle » (The Soft Machine) de William Burroughs, un organisme qui enregistre et restitue les stimuli de son environnement. L’œuvre qu’il écrit remonte ses nerfs.

L’art imite la vie non pas dans les sujets qu’il y trouve, et dont il s’agirait de reproduire fidèlement chaque détail, mais dans les règles qu’il se donne. La vie se distingue par une relation étroite et nécessaire entre la forme d’une cellule ou d’un organe et sa fonction, pour assurer avec le minimum de dépenses d’énergie la survie de l’organisme. Un livre se conçoit avec la même frugalité, de même que fond et forme, sans aller jusqu’à se confondre, y sont indissociables.

Un écrivain secrète cet ambre que d’autres appellent livre. Il y piège – ou tente d’y piéger – les traces que la vie laisse en passant, pour la postérité et ne plus y penser. Il doit s’en défaire, c’est-à-dire leur trouver une forme, s’il ne veut pas suffoquer : sa sensibilité excessive fait qu’elles sont trop nombreuses pour lui. Un fond en quête de forme : voilà le seul sujet d’un écrivain. Son œuvre sera le récit de ce combat répété.