Éloge de la pénombre

La Lettre circulaire

Écrire, c’est ressentir et faire ressentir, rarement expliquer. Une explication me signale une paresse de l’auteur, qui n’est pas allé au bout du processus de transformation d’une idée de sentiment en sentiment partagé. Au lieu de trouver la manière particulière qu’a son personnage d’éprouver la tristesse ou la joie, il nous explique qu’il est triste ou joyeux. Se contenter de ces seuls mots, c’est croire en un pouvoir que bien souvent ils n’ont pas. Nommer n’est pas montrer. J’en parlerai dans le prochain texte à paraître sur Contreforme.

Exprimer la plénitude d’un sentiment (le suggérer sans le nommer) vous contraint d’écrire dans la pénombre. L’obscurité ou la lumière ne valent rien pour capter une chose aussi volatile. Au prix de bien des contorsions, il faut se tenir sur la ligne qui les sépare. Certains ne supportent pas l’effort et retombent dans la lumière qui aplatit toutes nuances. D’autres s’abandonnent à l’obscurité informe comme on se jette dans le vide pour ne plus souffrir du vertige. Ceux qui tiennent bon tiennent leur talent.

Dans la pénombre, les yeux se dilatent juste ce qu’il faut pour inventer un regard. Le lecteur pressé le confond parfois avec celui d’un fou, car il ne distingue pas la pénombre de l’obscurité. Celle qu’on reprochait tant à Mallarmé n’était qu’une densité inhabituelle de sens. Quant à moi, je ne sais jamais où je me tiens.