Refuser la facilité

La Lettre circulaire

On croit à tort qu’un écrivain écrit bien (s’il écrit bien) parce qu’il a un don, un supplément de sensibilité ou d’imagination qui le distingue dès la naissance. Il n’en est rien. Il écrit bien car il refuse de garder « toute l’écriture mauvaise qu’il doit écrire avant de produire la moindre bonne écriture » (William Burroughs, « Kerouac », in Essais). Autrement dit, il jette beaucoup. Ce qui reste fait un livre, plus la fierté éventuelle de son auteur. Son talent et l’orgueil insensé d’écrire une œuvre qui le dépasse se mesurent au nombre de ses refus.

Tout mauvais livre est un manquement à la seule raison d’être d’un écrivain : bien écrire, c’est-à-dire faire éprouver au lecteur des émotions qui ne tiennent que par la grâce de ce qui est écrit. Les mauvais écrivains se contentent de peu. Ils acceptent tout : phrases plates et monotones, clichés, pensées indigentes, incohérences. Bref, tout ce contre quoi je m’élève en écrivant. Le talent n’est pas donné, c’est un duel qu’on livre à soi-même.

Ce peut être effrayant, et les moins confiants d’entre nous abandonnent en cours de jeu. Un écrivain n’a que son orgueil à opposer au doute. C’est en lui qu’il trouvera le courage de refuser la facilité, de contester ce qu’il écrit jusqu’à écrire les phrases heureuses qui le sauveront.