Choisir ses défauts

La Lettre circulaire

Je suis persuadé que bien écrire consiste à choisir ses défauts. Hugo, dans sa préface à Cromwell, ne dit pas autre chose : « Les défauts, du moins ce que nous nommons ainsi, sont souvent la condition native, nécessaire, fatale, des qualités. » Et plus loin : « il n’est donné qu’à certains génies d’avoir certains défauts ». Inventez le génie de vos défauts.

J’écris contre une sensibilité rétive à s’exprimer. L’ironie, si française peut-être, a servi un temps à taire ma carence, n’a fait qu’endormir ce qu’il fallait éveiller. Je ne voulais pas y regarder de trop près, préférais marcher dos à mon ombre, cherchant ma force ailleurs que dans mes faiblesses. J’ai compris mon erreur juste avant la fin. Depuis, j’écris à rebours ; cette sensibilité, il me faut l’émanciper des peurs qui la retiennent. Qu’elle est farouche ! Avec elle, il n’y a que regards en coin et chasse à l’épuisement. Cela s’en ressent peut-être : mon amour des tangentes et des ellipses, de la pénombre, une approche latérale qui peut dérouter certains, habitués qu’on leur nomme ce qu’il faut voir. Les meilleurs livres partagent le seul titre qui compte, celui d’une nouvelle de Kafka, Description d’un combat. De ces combats qu’on livre à soi-même naît parfois un chef-d’œuvre.

Les idées sont communes. Voici ce qu’écrivait Tarkovski dans Le Temps scellé : « … les chefs-d’œuvre naissent souvent de la lutte de l’auteur contre ses propres faiblesses, qu’il ne parvient pas toujours à vraiment éliminer. Ils existent avec et malgré elles. » Et aussi : « Je ne connais pas un seul chef-d’œuvre qui n’ait pas de faiblesses, qui soit totalement libre de quelque imperfection. C’est que la même passion, celle qui forme l’artiste et qui le rend comme possédé par son idée, est autant la source de sa grandeur que de ses “ratés”. Mais peut-on encore qualifier de “ratés” ce qui entre cependant dans la constitution organique d’une œuvre d’art ? » Proust aurait aussi bien pu l’écrire, et peut-être l’a-t-il fait et ne l’ai-je pas relevé. Les idées, étant communes, ne suffisent pas à faire de la littérature. Il faut les transformer en images, qui rallumeront la sensibilité du lecteur. La littérature commence là où finit l’idée.