Éveiller des sensibilités

La Lettre circulaire

Au-delà des défauts objectifs (clichés, explications inutiles) qui signalent un manque de poésie et d’attention à la langue et au lecteur, rien n’est sûr en littérature. Personne ne détient la carte définitive d’un bon livre – c’est là une de ses définitions. Chaque lecteur est un cartographe fantasque qui dessine à sa guise les contours du texte qu’il croit avoir lu. Parler d’un livre revient à parler de soi, et c’est très bien ainsi, puisque l’écrire a demandé à son auteur de s’oublier un peu pour accueillir l’autre, qu’il soit personnage ou lecteur. Le plus grand don d’un écrivain est son silence. Il se tait pour permettre à d’autres sensibilités que la sienne de s’éveiller et d’enfin s’exprimer. Mais qu’elles se rencontrent, et elles découvrent alors qu’elles n’ont pas lu le même livre. Leurs cartes respectives ne se superposent pas, voire se contredisent les unes les autres. Personne, pas même l’auteur, ne fait autorité.

Dans ses cours de littérature, Nabokov exhortait ses étudiants à lire avec leur moelle épinière, à être sensibles aux petits détails qui révèlent les grands livres. Cette jouissance presque tactile n’est pas répartie de la même manière chez les uns et chez les autres. Ceux-ci sont sensibles au tombé d’une phrase, ceux-là au geste inexplicable de l’héroïne qui passe inaperçu aux premiers, d’autres encore expirent de bonheur devant l’élégance d’une ellipse. Tous ont raison et tort à la fois, tous font le livre.