Deux mots suffisent à raconter une histoire

La Lettre circulaire

Une histoire n’est pas une succession d’instants, mais un enchaînement d’événements. On passe de l’un à l’autre par « donc » ou « mais », jamais par « et ». Autrement dit, tout événement est la conséquence ou la contradiction du précédent.

Une bonne scène pivote à la manière de ces portes-tambours tournant sur elles-mêmes pour nous faire entrer ou sortir d’un immeuble. À un détail près : ce ne sera pas sans heurt pour le protagoniste. Un conflit modifie sa situation entre le début et la fin de la scène. L’élan par lequel il pensait combler son désir se retourne contre lui, comme si la vie lui faisait une prise d’aïkido. Raconter une histoire, c’est déjouer les attentes du public comme celles du protagoniste, différer le moment où il retrouvera un quelconque équilibre dans sa vie.

Le narrateur du chef-d’œuvre qu’est « Our Mutual Friend », la chanson de The Divine Comedy, peut en témoigner. Il rencontre dans un club une femme qu’il a déjà aperçue au pub plus tôt dans la soirée. Un ami commun la lui présente. Ils parlent et parlent et continuent de se parler dans la voiture de leur ami qui les ramène chez lui. Peut-être tous deux ont-ils déjà trop bu. Quelque part dans la nuit, ils finissent par s’embrasser, avant de perdre connaissance. Le lendemain, il se réveille seul, mais avec une gueule de bois, et la trouve enlacée avec son ami – enfin, ancien ami.

Une scène sans conflit ni changement est un non-événement. C’est ce qui rend certains romans français si pénibles à lire.