Le flair suffit aux fauves

La Lettre circulaire

« … le flair suffit aux fauves », écrivait Marinetti dans « Le Futurisme ». Il publie à la une du Figaro du 20 février 1909 ce manifeste enlevé et fougueux qui annonce la littérature et les violences du siècle. Le flair suffit aux fauves, mais un fauve s’entraîne, mais le flair se travaille. On imite d’abord, on prend de mauvaises habitudes ensuite – elle sont faites pour d’autres. Ce n’est qu’après bien des errements qu’on trouve cette manière à soi d’écrire qui justifie une vie. Ne renoncez pas avant. L’instinct est si mal compris, surtout en littérature. C’est moins un don qu’une patience pour l’affût. L’aisance des grands écrivains, qui n’est pas la virtuosité (celle-ci serait plutôt un excès de vitalité), est l’artifice le mieux caché de ces patients artificiers. On ne conçoit pas toujours la somme d’efforts qu’il a fallu pour atteindre une telle nonchalance. Les Italiens, à qui l’on doit par François Ier la meilleure part de la France, diraient sprezzatura, cet autre nom de l’élégance.

Les jeunes écrivains ne sont pas les premiers à se détendre. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît : emphase déplacée, ton solennel, lyrisme mal contenu, esprit de sérieux. Trébuchant à chaque phrase, ils ne savent pas s’amuser. Prenons exemple sur les enfants, qui jouent sérieusement sans se prendre au sérieux. Le jeu occupant toute leur attention, ils n’ont pas conscience qu’on les regarde, ne se regardent pas jouer, et jouent mieux que nous.