Écrire en espalier

La Lettre circulaire

« L’art ne s’élargit pas, il se résume », écrivait Degas au dessinateur et peintre danois Lorenz Frølich. Il avait passé quatre jours à voyager en train de New York à La Nouvelle-Orléans, dont était originaire sa mère et où il avait de la famille. Quatre jours de train, et des choses qu’il n’avait jamais vues jusqu’ici. L’inédit lui offrait des sujets à peindre auxquels il renonçait aussitôt, préférant « voir [son] coin et le creuser pieusement ». Degas savait ce qu’ignorent les téméraires vite déjetés par leur propre élan : bien que tout dans ce monde soit prétexte à l’art, tout n’est pas fait pour soi.

Une grande part de mon travail, si on peut appeler ça un travail, consiste à ignorer l’essentiel des cent idées qui me viennent par jour et à me concentrer sur la seule que je sais faite pour moi. Je le sais parce qu’elle suit l’une des lignes de faiblesse qui étoilent ma sensibilité. Une œuvre « pousse » le long de ces lignes comme la végétation d’Égypte suit le tracé du Nil. Il faut « résumer » son art, le ramasser sur ces étroites bandes de terre où croît le talent et loin desquelles il s’étiole. Elles sont faites des résistances multiples mais dénombrables, contre lesquelles chaque jour on bute et vers quoi on revient sans cesse. Une œuvre est le travail d’une obsession.

Celles et ceux qui ne prennent pas le temps de se connaître s’abandonnent au monde sans rien pour guider leur imagination. Ils se dispersent, ricochent d’influence en influence sans jamais se trouver. Si on a quelque talent, on devient au mieux un faiseur, certes habile (c’est la moindre des choses), mais impersonnel et vite oublié. Mieux vaut suivre la méthode de Degas : « … pour produire de bons fruits, il faut se mettre en espalier. On reste là toute sa vie, les bras étendus, la bouche ouverte pour s’assimiler ce qui passe, ce qui est autour de vous et en vivre. »