Canne d’aveugle, miniature du monde

La Lettre circulaire

Informe ou absurde, le monde nous échappe. Pour s’en saisir, diminuer l’écart qui l’en exile, notre conscience sépare et réduit ses éléments constitutifs avant de les recombiner au gré de sa subjectivité. C’est un choix de composition ; ainsi seulement pouvons-nous donner un sens à nos perceptions. La littérature propose ce genre de filtre. Tout livre est une miniature du monde, même La Recherche et ses sept volumes, même la Comédie humaine et ses 90 titres, et ni Balzac ni Proust ne suffisent à l’épuiser.

Un écrivain n’a pas vocation à l’exhaustivité. Je ne lui demande pas le monde, mais son monde – et le plus resserré possible. Un génie se mesure davantage à la densité qu’au volume de son œuvre ; n’en déplaise à Balzac, il n’y a pas de concurrence possible avec l’état civil. Notre tâche est plus modeste et essentielle. Nous devons créer le parfait trompe-l’œil, faire rentrer l’infini du monde dans le fini d’une forme romanesque, la variété de la vie dans l’unité d’un personnage. Les impétueux qui se lancent négligent parfois de telles ruses et écrivent d’épais volumes ennuyeux.

La littérature est l’une des cannes d’aveugle que se donne l’humanité pour toucher le monde. Elle le révèle par tâtonnements successifs, et la carte sans légende qu’elle dessine n’est pas le monde mais son épure. Il ne s’agit pas d’une représentation, mais d’une interprétation. Il y en a autant que de livres – mieux : autant que de lectures. Si on les superposait toutes, on parviendrait peut-être, par transparence, à deviner ses contours.