Exiger de soi le meilleur

La Lettre circulaire

La complaisance nuit au talent au moins autant que le plaisir de se dénigrer après une journée de travail infructueuse. Les chefs-d’œuvre naissent du refus répété de tout compromis. « Ce n’est pas ça », se dit-on rature après rature, écartant un à un les clichés que la paresse nous tend, les approximations douteuses, les phrases qui ne dansent pas – tant qu’on n’a pas trouvé précisément ce que l’on cherchait. Mais on ne sait pas ce que l’on cherche tant qu’on ne l’a pas trouvé ! À peine devine-t-on ce que le texte ne sera pas, d’après la vibration intérieure qui nous pousse à l’écrire et lui confère sa tonalité émotionnelle. Cette marche dans l’inconnu est pour beaucoup la première étape du renoncement à la littérature où, contrairement aux usages de la vie dite réelle, seuls les idéalistes survivent. Ils savent qu’après tant d’épreuves, vient un moment d’équilibre : le livre étale s’offre à eux. Toute retouche le diminuerait, on ne peut lui retirer que son auteur. D’ailleurs, celui-ci n’en veut déjà plus : le livre est prêt à être lu.

À soixante-dix ans, Degas disait à Ernest Rouart : « Il faut avoir une haute idée, non pas de ce qu’on fait, mais de ce qu’on pourra faire un jour ; sans quoi, ce n’est pas la peine de travailler. » (D’après Paul Valéry, Degas Danse Dessin.) Une telle éthique oriente les efforts vers un horizon qui, reculant à mesure que l’on avance, nous force à continuer, sans relâchement possible dès la première réussite.