Il n’y a pas de bonne manière d’écrire

La Lettre circulaire

L’une des méthodes les plus sûres pour inventer son malheur est de se comparer aux autres. Tous les découragements, toutes les frustrations viennent d’un combat inégal et inconscient que nous menons avec le reste du monde. C’est d’autant plus vrai si l’on écrit. Combien d’écrivains se contentent d’un exercice d’imitation, la nuque à jamais pliée dans une contre-plongée admirative qui les éloigne d’eux. Or, c’est par l’introspection que l’on accède à l’œuvre à venir – personnelle, mémorable, à part. Elle est en nous et nous attend, il suffit de la mettre au jour.

Écrire est un apprentissage de la solitude, et beaucoup ne sont pas faits pour elle. Je ne parle pas de l’isolement au moins mental nécessaire pour écrire, mais de l’ignorance délibérée des autres voix qui forment une littérature. Bien sûr, celle-ci est faite des échos et des réminiscences des œuvres qui l’ont marquée. Bien sûr, si l’on se met à écrire, c’est en partie pour prolonger le bouleversement esthétique de ses lectures. Mais pour découvrir les faiblesses précipitant la coalescence d’une sensibilité, on est seul face à soi. Et si on n’y prend pas garde, on projette sur ses propres phrases un idéal importé d’autres œuvres. Rien de tel pour s’empêcher d’écrire.

Apprenons à ignorer les autres, y compris celles et ceux qui nous enthousiasment, y compris celles et eux qui nous lisent, pour trouver une voix et un regard qui nous appartiennent. À partir du moment où vous faites confiance à l’imagination du lecteur (mais quelle confiance en soi pour s’en montrer digne !), personne ne peut rien contre vous.