Le temps d’écrire

La Lettre circulaire

« Je n’ai pas le temps d’écrire. » C’est la pire et néanmoins la plus fréquente des excuses que l’on se donne pour justifier l’écart entre ses velléités littéraires et la peu réjouissante réalité (on n’écrit pas). On sent d’ailleurs, plus ou moins consciemment, qu’une telle excuse ne suffit pas. Aussi s’empresse-t-on de la compléter par d’interminables explications sur son quotidien, qui se transforment vite en récriminations. Une phrase les résume : « Ce n’est pas le bon moment. » – Ça ne le sera jamais.

Le problème n’est pas un manque de temps mais un manque de motivation. L’idée d’écrire séduit plus que l’acte d’écrire, et beaucoup s’en contentent. Dès qu’il s’agit de se mettre au travail, dès que surviennent les premières difficultés, les faux idéalistes se réfugient dans les explications. Le vrai idéaliste, lui, règle sa vie sur sa passion. Il sait pourquoi il écrit, rien n’est plus important pour lui. Des velléitaires qui forment la majorité des aspirants à la littérature, bien peu pourraient répondre par l’affirmative à la question décisive que pose Rilke dans ses Lettres à un jeune poète : « Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? »

On trouve toujours le temps d’assouvir une passion. Quand on écrit sans passion (mais pourquoi le ferait-on ?), on vit comme un renoncement le temps pris sur la vie pour écrire, aussi le prend-on rarement. Une passion, quand elle survient, inverse l’ordre des priorités et dans les cas extrêmes devient la vie même. (Le cliché « passion dévorante », comme tout cliché, n’est pas dénué de pertinence, sans quoi il n’aurait pas eu autant de succès.) C’est le temps pris sur sa passion qui est alors vécu comme un renoncement.

Le petit nombre de passionnés est l’une des déceptions de la vie. Une passion est ce à quoi on dédie sa vie, une simple idée qui peut transcender une existence individuelle. Ce n’est pas un hobby, ce n’est pas un passe-temps. C’est au-delà de soi, et c’est ce qui rend son appel si irrésistible.