Où sommes-nous dans la littérature d’aujourd’hui ?

La Lettre circulaire

Quand il feuilletait ses contemporains, il se demandait : « Où sommes-nous ? Où sont nos vies éparpillées sur les réseaux ? Qui nous aidera à les rassembler pour leur donner un sens ? » Il reposait ces fausses promesses de continuité qu’étaient devenus les livres pour écrire, à la seule lumière de son écran, leurs vies telles qu’elles étaient – discontinues – et comme on les lirait – dans le désordre.

Depuis combien d’années (de décennies ?) lesdits contemporains écrivaient du passé, nul ne le savait. Un décalage était survenu, si infime que personne n’avait pris la peine de le répertorier, mais il avait suffi à rendre le temps hétérogène. Il passait plus rapidement pour les uns que pour les autres. Les asynchrones, restés en amont de la scission, ne se rendaient pas compte que leur perception du temps était faussée (c’est bien sûr un synchrone qui écrit ce texte). Ils étaient pourtant les plus nombreux et gardaient le pouvoir. Les conservateurs se méfiaient de ces individus agités qui réfutaient le temps présent (le leur !), celui-ci ne pouvant être que le passé des séditieux.

Devenu le nom d’un affrontement, le présent n’existait plus ; les contemporains étaient des imposteurs. Celui qui les rejetait écrirait d’un futur qu’il inventerait en écrivant. Il avait retenu ce conseil lu dans un conte fantastique : « Celui qui se lance dans une entreprise atroce doit s’imaginer qu’il l’a déjà réalisée, il doit s’imposer un avenir irrévocable comme le passé. » Ainsi seulement l’esprit du livre continuerait-il d’exister.