Le style en littérature

La Lettre circulaire

La meilleure définition que je connaisse du style en littérature est celle que donne Remy de Gourmont dans La Culture des idées : « Avoir un style, c’est parler au milieu de la langue commune un dialecte particulier, […] et cependant que cela soit à la fois le langage de tous et le langage d’un seul. » Le style est personnel, la littérature universelle. L’une ne pourrait l’être sans l’autre. Un livre est peu de chose s’il n’est pas, au sens chimique du terme, la sublimation d’une personnalité.

Cela ne consacre pas la primauté du moi, mais son dépassement. Préciser son style revient à traduire devant la sensibilité d’autrui l’amas farouche de sensations et d’intuitions que chacun porte en soi. Nos phrases infusent dans notre personnalité, s’en imprègnent, l’allègent d’autant. Écrire est comme une douce et lente dilatation du moi, jusqu’à sa disparition dans l’œuvre même.

Pour découvrir son propre dialecte, il faut contester la langue commune, mais aussi le sens commun. Il faut s’éloigner du centre, qui récupère les images des poètes et les fige en clichés, pour investir les marges encore mouvantes, où tout reste à inventer. Reprenons Gourmont : « Tout aurait été dit dans les cent premières années des littératures si l’homme n’avait le style pour se varier lui-même. » Le style n’est pas un ajout, une guirlande, mais une nécessité poétique : sans lui, on ne ferait que répéter une habitude de voir, ce qui serait le plus sûr moyen de ne rien montrer.

C’est pourquoi je ne crois pas au si persistant mythe romantique de la spontanéité (du moins en littérature). Cela demande du temps pour s’abstraire de la langue quotidienne, et encore plus pour rétablir un contact sensible avec la vie. Mais quelle satisfaction de contempler enfin la simplicité d’une langue juste, dépouillée de tout ornement. (Une image n’est un ornement que si elle devient une habitude.)