Le courage esthétique de choisir

La Lettre circulaire

Un romancier rencontre parfois tel importun qui s’empresse de lui avouer ne jamais lire de roman, car « un roman, ce n’est pas vrai ». Cet exalté de la franchise plus que de la vérité préfère se contenter de livres utiles, des biographies par exemple, parce qu’on y « apprend quelque chose ». Le romancier manque alors d’à-propos, il a cet esprit de l’escalier dont se plaignait Diderot dans Paradoxe sur le comédien : « Cette apostrophe me déconcerte et me réduit au silence, parce que l’homme sensible, comme moi, tout entier à ce qu’on lui objecte, perd la tête et ne se retrouve qu’au bas de l’escalier. »

Cette passion des biographies, ou plutôt cette méfiance à l’égard des romans, me rappelle ce qu’écrivait Marcel Schwob dans la préface des Vies imaginaires (plus tard recueillie dans Spicilège sous le titre « L’art de la biographie »). Il y a cette belle expression, « le courage esthétique de choisir », qui devrait être la vertu cardinale de tout romancier. Schwob regrette que les biographes n’en aient pas davantage, et nous imposent ces amoncellements de faits généraux qui ne forment pas un destin individuel. Celui-ci précipite au contraire autour de quelques détails qui n’appartiennent qu’à l’être dont on souhaite montrer la vie : une habitude, un geste, un accent.

Les mauvais biographes confondent talent et traitement exhaustif du sujet, et ne montrent rien à force de vouloir tout dire. Les vrais biographes que sont les auteurs de fictions mettent en scène, avec précision, un petit nombre de motifs reliés les uns aux autres, qui délimitent la perspective d’une vie, réelle ou imaginaire. Leur choix est une interprétation. « L’art du biographe, précise Schwob, consiste justement dans le choix. Il n’a pas à se préoccuper d’être vrai ; il doit créer dans un chaos de traits humains. Leibniz dit que pour faire le monde Dieu a choisi le meilleur parmi les possibles. Le biographe, comme une divinité inférieure, sait choisir parmi les possibles humains, celui qui est unique. »

Un roman, comme toute œuvre de fiction, n’a pas à être vrai ou faux, mais vraisemblable. Il l’est parfois plus que la vie.