Le réalisme irréel

La Lettre circulaire

L’art du romancier consiste à faire accroire au lecteur une certaine illusion, mais pour qu’il s’en remette à lui, nul excès de réalisme n’est nécessaire. Il lui suffit de formuler quelques images saisissantes à même de transmettre le regard particulier qu’il porte sur une réalité commune, quitte à devoir déformer celle-ci. On a fini par accepter l’Odalisque d’Ingres, malgré ses vertèbres surnuméraires qui faisaient écrire à Valéry qu’elle « tenait du plésiosaure ». Contrairement à la vraisemblance anatomique, elles étaient nécessaires à la sensualité du tableau.

Robert Louis Stevenson avait la même propension à déformer l’anatomie de ses personnages, ne serait-ce que celle du docteur Jekyll. Mais c’est par ses images mêmes qu’il réussit à rendre leur présence si mémorable : dans toute la littérature universelle, seul le pirate Long John Silver a un visage gros comme un jambon (a face as big as a ham). Il n’y en a pas un pour lui ressembler, y compris dans notre réalité ; il n’en est pas moins crédible. Marcel Schwob défendait ce qu’il appelait le réalisme irréel de son ami épistolaire, qu’il a contribué à faire connaître et reconnaître en France. Dans un article publié dans La Revue hebdomadaire du 2 juin 1894, repris plus tard dans Spicilège, Schwob écrivait : « Stevenson n’a jamais regardé les choses qu’avec les yeux de son imagination. » Il put ainsi, sans égard pour la réalité, styliser ses personnages et les rendre inoubliables.

L’illusion, quand elle est conçue avec soin, est parfois plus crédible que la réalité. Les gens de théâtre et de cinéma l’oublient moins souvent que les romanciers. Dans l’article qu’il consacre à Stevenson, Schwob évoque la répétition d’Annabella, adaptation en français par Maeterlinck d’une pièce du dramaturge anglais John Ford, ’Tis Pity She’s a Whore. Un comédien doit monter sur scène avec le cœur d’Annabella au bout de son poignard. On pense d’abord à utiliser un cœur de mouton, pour faire vrai, mais l’effet est atroce d’inexpressivité. « Au-delà de la rampe, sur la scène, parmi les décors, rien ne ressemblait moins à un cœur qu’un vrai cœur », écrit Schwob. On a l’idée de le remplacer par un autre découpé dans une flanelle d’un rouge écarlate, « selon la forme qu’on voit sur les images saintes ». Le trucage est saisissant, et prouve que le réalisme est parfois à l’opposé du réel, dans l’œil du spectateur plutôt que dans la réalité.