Dépasser le fantasme du livre jamais écrit

La Lettre circulaire

Je suspecte la plupart des Hamlets qui rêvent d’écrire et n’écrivent pas d’être de farouches platoniciens. Ils rêvassent tout le jour sur ce livre idéal dont les pages jamais nettes ouvrent des guillemets à l’horizon de leur conscience. C’est à peine s’ils le devinent, c’est assez pour les faire languir après leur propre talent. Débute alors l’épuisante énumération des si seulement… : si seulement j’avais plus de temps, si seulement j’avais lu davantage, si seulement… Ils poursuivent un fantasme qui les éloigne d’eux. Or le talent est en chacun d’entre nous, nulle part ailleurs. Encore faut-il le chercher.

Le livre idéal miroite à notre attention pour nous éviter l’effort d’une introspection. Personne, à part peut-être le plus radical des égotistes, n’aime retourner les peaux mortes de son moi pour voir ce qu’elles cachent : les douleurs rentrées, les peurs, les faiblesses qui gênent. Toute distraction est la bienvenue pour ne pas y penser. On en vient à écrire selon une manière qui n’est pas la nôtre, empruntée, plutôt que d’offrir au lecteur les failles qui nous traversent. Il faut au contraire enrôler ses faiblesses, les transformer en atouts, cesser de vouloir les cacher. C’est cela même qui fait la matière d’une œuvre personnelle et peut-être mémorable. Elle aura les qualités de ses défauts, elle sera humaine, vivante.

Pour être soi-même, faire avec ce qu’on a.