L’apprentissage du naturel

La Lettre circulaire

Plus j’écris, plus je suis persuadé qu’il faut lâcher prise pour se trouver, c’est-à-dire accepter de ne pas réussir à tout maîtriser. L’obsession de maîtrise, au lieu de les épanouir, retient les sensibilités qui ne se fient pas assez à leurs propres élans.

Je crois que la vie est un exercice de dépouillement. On s’allège au fur et à mesure de tout ce qui contraint sa nature. On s’individualise, on s’émancipe. L’art, qui est la célébration de la vie, et même sa transmission par-delà la mort, devrait procéder de même.

Se dépouiller des nombreux usages qu’on nous inculque depuis l’enfance prend du temps. Un usage n’est qu’une convention établie pour faciliter les rapports humains et notre vie pratique. Ça n’a rien à voir avec la littérature et bien souvent ça joue contre elle. Au lieu qu’on l’accepte d’emblée pour ce qu’elle est, une manière de revitaliser nos sens, la littérature doit d’abord vaincre des habitudes.

Le naturel s’apprend et c’est bien triste. Heureusement, on finit par se trouver dans la lecture. Il n’y a pas d’influence, seulement la révélation d’un tempérament au contact de ses semblables. Ils lui donnent le courage de s’affirmer contre une manière défraîchie de sentir ou de penser.

Dépouillement ne veut pas dire austérité, mais plutôt intimité. D’abord avec soi-même : apprendre à se reconnaître dans ses lectures. Ensuite avec autrui : trouver le peu de mots assez vibrants pour transmettre ce qui autrement serait tu.

Que reste-t-il quand on ne peut plus rien enlever ? On demeure seul face à soi, libre de tout conditionnement, nu et fripé comme un nouveau-né qui aurait beaucoup vécu et ne se souviendrait de rien. On devient qui l’on était avant de grandir.