Dans vos histoires, sautez le bonheur

La Lettre circulaire

« Je sauterai le bonheur », écrivait Stendhal dans Souvenirs d’égotisme, pour se prémunir contre l’éventuelle vanité de raconter les passages heureux de sa vie. Il ne voulait pas non plus les déflorer (en cela il diffère assez de Proust, qui ne pouvait rien vivre pleinement que dans le ressouvenir). Il n’a pas eu beaucoup à sauter, tant sa vie est une succession de fiascos et d’occasions manquées. Il n’avait pas l’esprit de décision (on comprend pourquoi il adorait Hamlet), et dès qu’une passion le saisissait, elle lui faisait à coup sûr manquer son but. Il devait être bien malheureux pour parler autant de bonheur.

Le mot de Stendhal est une assez bonne discipline à s’imposer quand on veut raconter une histoire digne d’être lue. Le bonheur contredit la possibilité même d’une histoire, qui est élan, déséquilibre, conflit. Il n’est bon à prendre que s’il est passé ou à venir, regretté ou désiré – seulement alors commence l’histoire, cette « chasse au bonheur », qui doit prendre fin avec la curée. Dès qu’on retombe dans la stase du bonheur, où par définition rien ne se passe, il faut conclure. Heureusement pour la littérature, le bonheur ne dure pas. D’autres histoires se préparent déjà.

(Sautez aussi les malheurs trop longs. Les agonies interminables sont insupportables de paresse. Ce qui compte, ce sont les différences de potentiel qui induisent le mouvement.)