Un canon pour écrire

La Lettre circulaire

Même quand on s’en tient à un strict manifeste, il est toujours délicat d’évaluer la portée de son travail. Si on a la chance d’avoir un mentor (tout faire pour la favoriser), on peut s’en remettre à l’avis d’une personne que l’on respecte et profiter de ses encouragements. – De sa conversation surtout : « J’ai besoin de temps en temps de converser le soir avec des gens d’esprit faute de quoi je me sens comme asphyxié. » (Stendhal, Vie de Henry Brulard.) Sinon, il y a le canon.

Je ne parle pas d’un canon absolu, liste invariable de textes en dehors desquels il n’y a point de talent. Cette conception classique de la langue et de la littérature m’indiffère. Le goût est relatif (et non pas subjectif) : l’idée que l’on se faisait de la littérature avant la Révolution française n’est pas celle des romantiques, chaque nouvelle école rejette le canon précédent pour établir sa propre autorité. Ces visions a priori incompatibles de la littérature sont pourtant également justes : toutes deux nous ont légué des chefs-d’œuvre. Le tout est de savoir les juger selon leurs critères, qui bien souvent ne sont pas les nôtres. C’est ce qui fait la valeur d’un bon mentor, capable d’admettre et la diversité et la contradiction des points de vue.

La littérature n’est pas figée, elle avance à rebours. Chaque génération coopte dans sa bibliothèque les précurseurs de sa sensibilité, de préférence antérieurs aux lectures de ses parents. Cette ruse de snob légitime son audace, qui passe pour plus ancienne qu’elle n’est. La postérité est bien narcissique : elle ne sauve de l’oubli que ce qui semble l’annoncer (ainsi du surréalisme intégrant à son canon Gérard de Nerval). Si un canon a une qualité, c’est celle de l’exemple : il est la preuve que d’autres avant nous, partageant notre sensibilité, ont réussi à la transmettre. Ces grandes sœurs et grands frères nous montrent, par-delà les clôtures des siècles, comment prendre notre élan et enjamber nos doutes.