De la clandestinité à la reconnaissance

La Lettre circulaire

Un auteur évolue (si jamais il évolue) de la clandestinité à la reconnaissance, éventuellement posthume (je remets à plus tard l’examen du caprice qu’est la postérité). Qu’un écrivain aspire à la reconnaissance, rien de plus normal. Il nous fait don de sa sensibilité pour aviver la nôtre ; en échange, il espère un peu de gratitude, celle-là même qu’il éprouve en lisant un livre qui l’enthousiasme. Si en plus il peut gagner de quoi payer la note du tailleur, c’est un comble – ou une aberration statistique. Contentons-nous pour le moment d’un gage de reconnaissance, et passons à la ligne.

Rien n’a changé depuis Mallarmé, pour qui « le cas d’un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, c’est le cas d’un homme qui s’isole pour sculpter son propre tombeau. » Un idéaliste n’est pas toujours un optimiste. À vrai dire, le pur idéaliste que je chéris agit envers et contre sa faible cote, envers et contre son propre scepticisme. La foi est plus belle avec le doute. C’est la seule forme d’héroïsme que j’admire, non machiste, sachant vaincre sans agresser, introvertie. De là peut-être que mon affection va aux personnages de grands sacrifiés pour le bien commun que le commun ignore, de là peut-être mon attachement aux films de Tarkovski. Le courage est l’autre nom du talent, tant il en faut pour continuer à douter. Dans son journal, Léautaud m’apprend de Mallarmé cette phrase si révélatrice qu’il a dans son testament : « Mes pauvres enfants, je ne vous laisse rien, ni littérairement, ni matériellement. » (Idem, je remets à plus tard la discussion sur l’impossibilité de se juger.)

— Il me reste cette incise pour aborder les charmes de la clandestinité, par quoi je voulais commencer (la littérature tient plus du jazz qu’on ne le croit). Je regrette qu’ils ne soient pas davantage appréciés. Sans doute faut-il être un peu snob pour cela. Bref, comme on dit en anglais pour annoncer l’ellipse d’un exposé trop long, tl;dr : too long; didn’t read. La clandestinité où nous maintient l’indifférence du plus grand nombre est un atout que peu savent jouer. C’est la liberté d’innover sans craindre les critiques hâtives, de se tromper pour mieux réussir (pensée Shadok), de recruter le premier cercle de fidèles. Ainsi Internet : ce qu’on peut y écrire, merveille ou horreur, indiffère le reste du monde – et c’est très bien ainsi. Internet devrait être aux écrivains ce que les rues de New York étaient à Basquiat et ses amis à la fin des années 1970 : un espace de jeu libre et ouvert à tous. Bien peu en profitent, le numérique n’ayant pas encore intégré le cliché de la littérature. Tans pis pour ceux qui ignorent les nouvelles marges et aspirent trop vite à la respectabilité. Tant mieux pour nous.