Technique de la filature à l’usage des écrivains

La Lettre circulaire

L’une des occupations préférées d’un écrivain est d’observer son environnement ou mieux, le souvenir qu’il en a. Il tire de cette activité l’essentiel du matériau de son œuvre. Le reste vient de l’introspection génialement égotiste qui est sa gymnastique de tous les jours. La qualité d’un écrivain tient avant tout à son regard, comme la qualité d’un film tient avant tout à son casting, ce que d’aucuns considèrent comme la seule direction d’acteur possible : recrutez la bonne personne pour le rôle, et laissez faire, c’est-à-dire enregistrez. Comment rassembler le bon matériau pour un livre ?

La majorité des écrivains n’enregistre que des évidences, autrement dit des banalités. La minorité qui compte et restera, celle qui fait la littérature en la défaisant de ses habitudes, se contente d’observer nos contradictions, révélées par de petits détails que nous n’aimons pas divulguer. Nous préférons de beaucoup le mythe de nous-mêmes que nous vendons à la société, jusque dans l’aveu prétendument sincère de nos erreurs (genre littéraire très en vogue sur Internet). Quelle que soit notre pudeur, nous révélons malgré nous la matière d’un livre à paraître : un geste qui nous échappe, une exclamation intempestive ou au contraire notre absence de réaction. Comme dans toute bonne histoire, notre comportement nous trahit sous la pression croissante des événements ; tôt ou tard, nous relâcherons notre vigilance, et un écrivain sera là pour enregistrer cet abandon. Seulement, vous ne le verrez pas.

Il est agent infiltré autant qu’anthropologue. Infiltré, Proust l’était chez les snobs de la Belle Époque, Fitzgerald chez les riches des Années folles, Burroughs chez les camés d’un peu partout. Celui-ci avait si bien retenu la leçon d’un parrain de la Mafia – vois avant d’être vu, comme un duel sans autre arme que le regard – qu’on l’avait surnommé à Tanger « El Hombre Invisible ». C’est qu’il existe une variante de ce jeu : « ne donner aucune raison à autrui de vous regarder ». Disparaître dans l’anonymat du groupe, en adopter les codes pour mieux les dénoncer. Burroughs est un Zelig dont les livres sont des rapports d’enquête. L’extension de l’auteur que constitue le narrateur d’une histoire doit à mon sens hériter de son créateur cette qualité de discrétion. C’est ce qui fait tout le tact de Nick Carraway, le narrateur de Gatsby le magnifique. Jay Gatsby n’aurait pas pu raconter sa propre histoire. Il est trop plein de lui-même pour s’observer.