Écrire, génie ou non

La Lettre circulaire

Il n’y a pas de secret, un écrivain écrit – il écrit avant même de devenir écrivain, il écrit pour le devenir. Cette évidence n’en est pas une pour tout le monde. Comme tout ce qui est simple, elle trouble les esprits méfiants, qui se méfient avant tout d’eux-mêmes. Ils préfèrent imaginer que le génie vient d’ailleurs pour ne pas avoir à le chercher en eux. Pensez donc, il faudrait prendre le risque de réussir. Ils attendent toute leur vie un carton d’invitation que personne n’envoie jamais aux prétendants à la gloire. Ceux-là s’emparent de ce qui appartient à chacun et que beaucoup perdent en grandissant : l’imagination.

Rien n’exclut plus que la peur d’échouer. On se réfugie dans la fatalité ou un idéal de perfection inatteignable, c’est à peu près égal. Tout plutôt que d’affronter le doute qui accompagne l’écrivain dans sa solitude. L’erreur de croire en l’inspiration – et de l’attendre – a été celle de Stendhal durant de nombreuses années : « Si j’eusse parlé vers 1795 de mon projet d’écrire, quelque homme sensé m’eût dit : “Écrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou non.” Ce mot m’eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement à attendre le génie. » (Stendhal, Vie de Henry Brulard.)

Écrire, génie ou non, est la seule voie possible. Kafka tenait chaque soir son journal, même s’il n’avait rien à écrire, surtout s’il n’avait rien à écrire. Il n’attendait pas le moment propice, sachant que rien n’est propice à l’écriture que la seule volonté d’écrire. Il faisait avec ce qu’il avait, la fatigue, la maladie, le découragement. Un écrivain n’est pas un chanceux né avec plus de talent que vous, mais un opiniâtre ayant su mettre à profit chaque minute disponible. Ça implique de s’astreindre à une discipline personnelle, qui peu à peu convertit l’appréhension en impatience d’écrire. Depuis que je tiens La Lettre circulaire, le mardi est pour moi le jour le plus satisfaisant de la semaine. Je m’y libère d’une pensée en l’écrivant.