Savoir s’entourer quand on écrit

La Lettre circulaire

« Je pense, explique Brian Eno, que même si les grandes idées novatrices sont articulées par des individus, elles sont presque toujours générées par des communautés. » Brian Eno appelle scénie (scenius) l’intelligence créative d’une communauté, d’une scène artistique si vous préférez, en complément plus qu’en opposition au génie, l’intelligence créative d’un individu. Autrement dit, un génie n’est pas une monade close sur elle-même, mais un éclaireur au service d’une communauté de sensibilités.

Il s’aventure là où personne d’autre n’ose aller, s’enfonce seul dans les territoires non cartographiés d’où vient le renouveau, mais l’envie d’explorer, l’idée même d’aller voir ailleurs lui viennent, je crois, de la communauté. Ce qu’il en fait ne dépend que de son courage personnel. S’il prend tous les risques, il sait pouvoir compter sur le refuge et le soutien de la communauté au retour de ses expéditions, qui ne sont pas sans conséquence pour les nerfs. Eh oui, même les génies ont besoin d’amour. Eux-mêmes en donnent beaucoup, peut-être pas sous la forme attendue, car leur générosité passe tout entière dans leur œuvre.

C’est pourquoi les colonies d’artistes existent, c’est pourquoi les écrivains se regroupent en écoles et écrivent des manifestes : pour se donner du courage. On sous-estime l’importance pour un écrivain de savoir s’entourer. Notre conception romantique de la littérature comme de tout art, notre attrait pour l’anecdote et le spectaculaire nous poussent à voir l’exception plus que la règle, à faire du génie une diva, que dis-je, une éclipse. Le culte des idoles ? Non, merci.