Il n’y a pas d’influences

La Lettre circulaire

Je ne crois pas aux influences, et le critique qui les cherche à tout prix m’impatiente. Qu’il les cherche explique sans doute qu’il le soit resté, critique. Il ne conçoit pas que créer ne revient pas à additionner l’existant, mais à ouvrir pour soi la possibilité d’une alternative, où à côté de la langue commune existerait une langue individuelle, inventant par dérivation ses propres artifices et sa propre impureté. Les auteurs que nous aimons nous aident à définir les termes de cette alternative, mais pas comme l’imagine le critique.

D’abord, et c’est peut-être le plus important, ils nous montrent que c’est possible. Les héros ont valeur d’exemple, ce qui ne veut pas dire qu’il faut les imiter. Outre nous encourager, leurs exploits nous incitent à tenter notre chance ailleurs. Un génie a la fâcheuse habitude, à force d’individuation, de nettoyer l’orbite qu’il occupe pour en avoir le privilège. À trop s’en approcher, on devient son vassal (ou plutôt son satellite, si je veux rester cohérent). Les seules influences qui ont jamais existé concernent celles et ceux dont l’individuation n’est pas allée à son terme, contrecarrée par la paresse ou une admiration excessive envers un aîné. Ce que je dis du génie s’applique sans doute aussi à une école littéraire assez disciplinée et dogmatique pour produire la synthèse d’une langue collective, mais l’exemple du surréalisme, bourgeonnant sans cesse de nouvelles dissidences à force de dogmatisme, tendrait à prouver le contraire. Après tant de fugues ne demeure qu’un vague air de famille.

Nos enthousiasmes littéraires nous désignent ce qui n’est plus à faire, mais révèlent aussi ce qui en nous et sans eux n’existerait qu’à l’état latent. Nous participons tous à la même battue du langage, avançant selon des trajectoires parallèles, certains plus en avant que d’autres, solitaires mais solidaires d’un même effort. Le critique hâtif, épiant de loin avec ses jumelles mal réglées, ne voit que les similarités, sans deviner tout ce qui nous distingue, comme un Français découvrant la Chine ne verrait que le même visage répété un milliard de fois (sujet de satire). Sans la finesse de goût entretenue par une compagnie prolongée, on ne saurait apprécier les traits distinctifs.

J’aime le bizarre de Burroughs, l’élégance de Cocteau, l’affectation d’ennui de Pessoa (ou Bernardo Soares, je ne sais jamais), la tendresse de Nerval, la concision de Sei Shōnagon, dame d’honneur de la princesse Sadako, le scepticisme de Bertrand Russell, la triste hargne des moralistes français, la mauvaise foi d’Octave Mirbeau, la fine érudition de Marcel Schwob, la sécheresse de Léautaud (la méchanceté de Léautaud), l’humour de Sterne, le cabotinage de Jules Laforgue, la simplicité d’Apollinaire qui nous reçoit en bras de chemise, la compassion si pleine d’intelligence de Proust, l’intelligence trop récursive de Valéry, l’ironie de Villiers de l’Isle-Adam, les élans de Stendhal. Je suis tout ça et rien de tout ça. Une autre liste s’écrirait demain sans contredire celle-ci. Il n’y a pas d’influences, il n’y a que des affinités de sensibilités.