Éthique du conseil littéraire

La Lettre circulaire

Première partie
Contre l’ingérence des bonnes intentions

Je n’aime pas donner de conseils, parce que je n’aime pas en recevoir (plus le fait que personne ne suit jamais les conseils qu’il donne ou qu’il reçoit). J’en donne pourtant souvent, et il m’arrive d’en demander – est-ce me contredire ?

Dès que vous entreprenez quelque chose de sérieux (et écrire est un jeu très sérieux), il y a toujours quelqu’un pour vous donner des leçons. Sans doute avec les meilleures intentions du monde, sans doute aussi pour avoir l’air malin (selon son point de vue), et c’est l’être à peu de frais. Un conseil n’engage que la personne qui a la double imprudence de le demander et de le suivre. C’est, je crois, la principale raison de ma défiance : il est toujours facile de donner un conseil tant qu’on n’a pas à en supporter les conséquences. Le plus simple est de rester poli, d’écouter très attentivement ce qu’on vous dit, puis de ne pas en tenir compte. La plupart du temps, vous ne perdrez rien à ignorer la personne qui s’empresse de vous conseiller : elle n’a jamais écrit que de mauvais vers à l’adolescence.

Un manuscrit est un équilibre trop instable pour survivre à ces frivolités. Son auteur en a la pleine responsabilité et doit tout mettre en œuvre pour le préserver de l’ingérence des bonnes intentions. Ainsi ne devrait-il jamais demander leur avis à des personnes qui ne voient pas le danger de le donner. Ce serait croire aux vertus du plébiscite en littérature. Or la littérature n’est pas un consensus, mais un amas disparate de minorités qui ne veulent pas s’entendre, d’hérésies réfractaires les unes aux autres, de paradoxes. Dieu condamna la tour de Babel non pour punir les hommes de leur supposé orgueil, mais pour leur offrir la littérature. Elle n’est possible que si chacun invente sa propre langue.

Suite et fin…