Lire est se perdre

La Lettre circulaire

Il faudrait entrer dans une œuvre de la manière dont un voyageur (et non un touriste) découvre une nouvelle ville, sans guide ni a priori, sans essayer de la comprendre ou de la comparer à une autre, mais en acceptant de s’y perdre, d’en apprendre à tâtons la langue et les rythmes propres.

Chaque fois que je me rends en Asie (j’étais ces deux dernières semaines en Corée du Sud), je me fais cette réflexion : déambuler dans une ville dont on ne maîtrise pas les signes est une chance pour un écrivain. Soit il fantasme une interprétation géniale d’une culture qui n’est pas la sienne, manière de s’esquisser sans parler de soi (cf. Barthes et L’Empire des signes), soit il se défait de ses habitudes et de ses repères pour s’ouvrir à l’inédit, se décentrer. La véritable compréhension n’est pas rationnelle, mais sensible. Privés du confort des mots, nous réapprenons à prêter attention et marchons l’esprit vide, réceptif.

Je crois qu’il en va de même pour la lecture. Plus nous entrons dans un livre avec des idées reçues sur ce qu’il devrait être, plus nous nous en éloignons. L’erreur serait de lire pour retrouver chez l’autre la trace du même, de lui demander confirmation de notre propre expérience, de nous chercher en lui. Une autre erreur, plus grave peut-être, serait de lui demander de nous dépayser, de nous divertir de nos vies le temps d’une lecture. L’art n’est pas une fugue, mais un enrichissement de la vie. Les bons lecteurs ne lisent pas avec leur imagination, mais avec celle de l’auteur (les bons auteurs n’écrivent pas avec leur imagination, mais avec celle du lecteur). La littérature est le désintéressement même.