La perfection est dans le geste

La Lettre circulaire

J’ai mis du temps à comprendre que la perfection n’était pas un état à atteindre, mais la répétition du même geste une vie durant. La phrase, qui est la trace de ce geste, est bonne ou mauvaise, peu importe, on recommence aussitôt. Le calligraphe chinois sait que, s’il pose son pinceau sur la feuille, il ne pourra l’en retirer qu’une fois son geste pleinement achevé. Privé de la possibilité de retoucher, il doit pour avancer recommencer au-dessus d’une autre feuille, poignet levé, pinceau à la verticale, jusqu’à ce que son geste soit juste et sûr. La perfection est dans la pratique même, non dans sa trace résiduelle. En soi, ce n’est pas grand-chose, et il n’y a pas de raison d’y accorder autant d’importance, à moins d’être un pédant.

L’erreur des jeunes écrivains, qui a longtemps été la mienne, est de vouloir bien faire. Cette intention fausse notre pratique, outre le geste au lieu de l’apaiser. Nous devons nous défaire de l’ego qui nous a lancés ; il détourne notre attention, du geste à sa trace encore inexistante, qu’il condamne en croyant la fortifier. La beauté sera toujours fragile, inutile de l’analyser pour s’en assurer. L’enfant qui apprend à faire du vélo, s’il regarde ses pieds pour voir comment il pédale, tombera à coup sûr par terre. Il doit ressentir le geste au lieu de chercher à le comprendre. De même, un écrivain ne devrait pas calculer, mais ressentir. Une telle intimité avec soi-même ne vient que par une pratique répétée et assidue, dont le sens véritable n’est pas de bien faire, mais de bien être.