La compagnie des femmes

La Lettre circulaire

Chez les personnes qui me consultent, j’ai pu remarquer deux types très marqués de personnalité :

  • celles qui ont plus d’assurance que de sensibilité ;
  • et celles qui ont plus de sensibilité que d’assurance.

Je rencontre rarement quelqu’un d’équilibré, dont l’assurance est proportionnelle à la sensibilité, et par voie de conséquence, à ses dispositions pour la littérature. Il n’y a souvent aucune corrélation entre ces deux qualités. Le déséquilibre est parfois tel qu’il empêche le moindre progrès. Les personnes trop sûres d’elles ne verront jamais les horreurs qu’elles devraient raturer. Les personnes qui manquent d’assurance risquent au contraire de ne pas persévérer assez longtemps pour exprimer leur potentiel. Elles abandonneront trop tôt, persuadées qu’elles ne sont pas faites pour la littérature. Cela ne vous étonnera sans doute pas d’apprendre que la première catégorie est plutôt dominée par les hommes, tandis que la seconde l’est plutôt par les femmes, même si ni l’une ni l’autre ne peut se résumer à cette répartition. (Eh, je me situe moi-même dans la seconde catégorie.)

Cela dit, on ne devrait pas se laisser abuser par l’assurance des hommes. Elle cache parfois de bien tristes complexes, et beaucoup en souffrent sans même s’en rendre compte. Un indice : écrire ne devrait être une souffrance pour personne. Votre pratique est sans doute mauvaise si elle vous fait souffrir. Cela ne signifie pas pour autant qu’une pratique saine est sans obstacle – rappelez-vous Blanchot : « si tu ne rencontres pas d’obstacle, c’est que tu n’as jamais quitté ton point de départ » (De Kafka à Kafka). Ce serait comme résoudre un casse-tête à la première tentative. Personne n’aimerait ça. L’écrivain grandit dans les défis et doit les provoquer.

À propos, messieurs, un défi ne consiste pas à faire mieux qu’un autre. C’est là aussi le signe d’une mauvaise pratique. (Mesdames, n’hésitez pas à sauter ce paragraphe. Peu d’entre vous en auront l’utilité.) Un faux défi pour un réalisateur serait de filmer un plan-séquence encore plus long que celui par lequel s’ouvre La Soif du mal d’Orson Welles. Que de temps perdu à entretenir de telles compétitions, et dans quel but ? Dominer la horde ? L’exercice du pouvoir est un asservissement, vous devriez maintenant le savoir. Un écrivain n’a qu’un seul destin : se placer d’emblée hors-compétition, en offrant en toutes circonstances l’avatar le plus personnel qui soit.

Les femmes constituent en général de meilleures recrues pour la littérature. Elles n’ont pas leurs émotions inhibées par plusieurs millénaires de culture machiste, et imposent moins maladroitement et avec plus de tact leur personnalité (qualité qui se retourne toutefois contre elles en société, où rien n’égale nos coups de gueule). Si je préfère leur compagnie, c’est parce qu’on n’y perd pas son temps à chercher à savoir qui a la plus grosse, si vous me passez l’expression. Et ça change tout. On aborde plus rapidement les choses sérieuses, la littérature par exemple.