Rire de soi pour mieux écrire

La Lettre circulaire

La littérature a beau être un jeu sérieux, il n’est pas nécessaire ou judicieux, parce qu’on y joue, de se prendre au sérieux. Je sais bien que la pédanterie est la première étape de la passion, si récente qu’elle n’admet aucun recul, mais n’attendez pas de lasser votre entourage avec vos sorties contre la fausse littérature. Je l’ai fait avant vous, et tout le monde n’ayant pas la chance de naître snob, j’étais sans doute meilleur que vous. L’art est assez grand pour accueillir d’autres goûts que les vôtres, aussi passez dès maintenant à l’étape suivante, qui consiste à… s’amuser.

La simplicité de cette proposition aura de quoi énerver les esprits compliqués – ça ne peut être aussi simple, diront-ils. – Ça l’est.

(Je saute ici le paragraphe d’explications qui à leur plus grande joie ne ferait que compliquer une réalité pourtant évidente : on oublie de se regarder quand on s’amuse, aussi le jeu est-il plus juste. C’est pourquoi l’abandon de soi est la plus grande vertu des amants. Et la littérature n’est jamais loin de l’amour, na !)

Je suis toujours surpris de voir à quel point les écrivains manquent d’humour. Je ne parle même pas d’autodérision, qui en est le raffinement, mais d’une disposition naturelle, ou du moins spontanée, à prendre la vie avec un peu de légèreté. Et ce n’est pas en nier le tragique que de contester la pesanteur. L’humour, loin d’être un regard détourné par lâcheté, offre le contraste nécessaire pour révéler le noir de l’existence.

Se prendre au sérieux n’est pas tout à fait inutile à une carrière littéraire. D’une part, en devenant insupportable, vous ferez peu à peu le vide autour de vous, ce qui est toujours bon à prendre quand on écrit. D’autre part, votre air sévère attirera bien quelques graves mines promptes à vous trouver du génie. Et les cuistres n’étant pas ce qui manque en France… attendez, oubliez tout ce que j’ai dit sur l’humour, prenez-vous au sérieux !