Écrivez davantage : la quantité mène à la qualité

La Lettre circulaire

Il y a des questions mal posées – la plupart des problèmes sont des questions mal posées. Les plus pernicieuses d’entre elles sont peut-être les questions dualistes, proposant au naïf une alternative dont les deux termes semblent s’exclure l’un l’autre. Toutes les questions dualistes ne sont sans doute pas mal posées, mais assez le sont pour que je m’en méfie. Ainsi le dilemme bien connu de nos démocraties libérales : faut-il privilégier l’égalité ou la liberté ? Autant demander à un enfant de choisir entre sa mère et son père. La réponse n’est pas l’un ou l’autre terme de l’alternative, ni même cette veulerie du « un peu des deux ». Pour trouver la réponse, commencer par récuser la question.

Autre exemple, cette fois-ci littéraire : un écrivain doit-il privilégier la quantité ou la qualité de ses écrits ? La question semble se poser pour tout art, sans que jamais rien ne la motive. On sous-entend par là que les grands auteurs ne font pas de grosses œuvres, et préfèrent entretenir avec soin leurs bibelots comme un vieux son dentier. Et Voltaire ? et Balzac ? et Hugo ? et Zola ? La quantité est aussi une qualité de leurs œuvres. Ni La Comédie humaine ni Les Rougon-Macquart n’auraient pu prétendre à une telle amplitude et profondeur avec seulement une dizaine de titres. Il fallait atteindre une masse critique pour que chaque roman profite de l’inertie de l’ensemble, ainsi que de la pollinisation croisée entre ses parties.

J’irai même plus loin : la quantité mène à la qualité. Il faut écrire bien des lignes pour épurer le stock de mauvaises phrases avec quoi tout le monde commence, avant d’en inventer de meilleures. Il faut essayer bien des masques avant de trouver son visage. Certains déplorent le rejet d’un premier manuscrit et restent sur cet échec. D’autres se font la main sur Internet, se confrontant très tôt à la publication DIY (Do it yourself), trop tôt peut-être… mais je ne le crois pas : on n’affronte jamais assez vite l’indifférence du monde. Cela tempère notre orgueil par une leçon d’humilité, stimule l’autocritique dans l’attente des critiques impersonnelles qui sont les seules à prendre en compte, et les plus rares. Il y en a bien sûr qui n’apprennent jamais rien. Se posent-ils les bonnes questions ?