Le homard façon Nerval, ou comment faire parler de soi à son insu

La Lettre circulaire

D’un écrivain, ce ne sont pas les longues heures de silence passées à écrire et réécrire que l’on raconte (il y aurait peu à dire), mais les à-côtés, les anecdotes. Ainsi celle de Gérard de Nerval « traînant un homard vivant au bout d’un ruban bleu » dans le jardin du Palais-Royal, qu’Apollinaire rapporte dans Anecdotiques, édition posthume de notes prises entre 1911 et 1918, parue chez Stock en 1926.

Les restaurateurs seraient bien inspirés de relire Apollinaire avant de renouveler leur carte. A-t-on jamais vu de homard façon Nerval au menu d’un restaurant de fruits de mer ? Il ferait le régal des connaisseurs qui pratiquent le massacre de crustacé en récitant des vers, et horrifierait sans doute les sensibles et les amoureux de Nerval, le plus sensible de tous les romantiques, qui désapprouverait peut-être la mise à mort de son animal de compagnie.

Apollinaire semble tenir l’anecdote d’un livre de Gauthier Ferrières (Gérard de Nerval, la vie et l’œuvre, 1906), qu’il cite presque mot pour mot, et avec aussi peu de détails circonstanciés pouvant accréditer l’histoire. Il cite également un article paru en 1855 dans Le Journal pour rire, d’après l’extrait qu’il en a lu dans la revue Les Marges en ce mois de juillet 1911. À cause d’une typographie incertaine (rien n’indique la fin de la citation dans le texte d’Apollinaire), on ne sait pas si Le Journal pour rire parlait aussi du homard de Nerval.

Bref, pour une anecdote que tout le monde se plaît à répéter sans en connaître la source (que chacun peut identifier comme moi en moins d’une heure de recherches), on ne sait rien et rien n’atteste l’existence d’un homard traîné au bout d’une laisse. Je ne dis pas qu’il n’a jamais existé, mais qu’il manque des preuves pour l’affirmer. Le pittoresque est parfois trop séduisant pour être vrai.

Théophile Gautier, l’ami intime de Nerval, n’en parle pas dans son Histoire du romantisme, où il consacre pourtant de forts beaux passages à Nerval. Ce qu’il écrit sur lui vaut toutes les critiques. Connaissant son goût de la discrétion, il aborde avec un tact infini la folie de son ami : « L’envahissement progressif du rêve a rendu la vie de Gérard de Nerval peu à peu impossible dans le milieu où se meuvent les réalités. » Il sait rester personnel sans être impudique, aimer sans écrire de dithyrambe. A-t-il tu cette histoire de homard pour ménager la mémoire de Gérard de Nerval ? Je ne le crois pas. Ce n’était pas un symptôme à cacher, mais une fantaisie plaisante à raconter. En bon écrivain, il aurait dû la mentionner, ce qui me fait douter de sa véracité.

En leur honneur, j’invente aujourd’hui le critère Nerval-Gautier de réussite littéraire. J’invite chacun à passer le test, qui consiste à répondre à la question suivante : mérite-t-on pareille amitié ? Les vainqueurs recevront un homard de compagnie, dont je suis sûr qu’ils sauront s’occuper avec toute l’attention qu’il mérite.


Dans un monde idéal, il suffirait de répéter ses mots d’esprit et de lire ses livres pour perpétuer le souvenir d’un écrivain. Cela lui éviterait avant de mourir de devoir se donner la peine de vivre pour mériter notre attention.