Vos personnages aussi sont des auteurs

La Lettre circulaire

À mesure que le numérique dévore le monde, selon le mot célèbre d’un entrepreneur et investisseur américain°, il devient de plus en plus difficile pour un romancier d’ignorer le pendant numérique de nos vies. C’est pourtant ce que font la plupart des écrivains qui ont commencé à publier dans les dernières décennies du XXe siècle, voire plus récemment encore, comme si le cyberespace était indigne de leur talent et n’avait pas le droit d’apparaître dans un roman. Sa place dans la littérature contemporaine reste au mieux marginale, alors qu’il est désormais le centre de nos vies.

Internet n’a pas encore intégré le cliché de la littérature, qui désigne aux imaginations paresseuses ce qui est ou n’est pas littéraire. Or, rien n’est littéraire en soi. Tout matériau est bon à prendre, si on sait le montrer sous un jour intéressant. Un seul génie suffit pour renouveler la littérature, parce qu’une nuit d’insomnie il décide d’intégrer à son œuvre ce que tout le monde avant lui dédaignait ou méprisait. Pour trouver un sujet moderne, cherchez le mépris. De ce côté-là, le numérique est bien servi. Outre le jetlag technologique dont souffrent beaucoup d’écrivains, par réflexe souvent adverses à tout ce qui pourrait faciliter leur vie (ils ne sauraient plus sur quoi écrire), et le provincialisme de plus en plus marqué de nos intellectuels, leur mépris est tel qu’ils se mettent d’eux-mêmes hors-jeu. À l’échelle des temps numériques, ils sont restés au Moyen Âge. Car nous ne voyons jamais venir ce que nous méprisons, les marges peu à peu remplacent un centre devenu obsolète. C’est l’histoire de toutes les révolutions. Les écrivains les plus avancés dans leur réflexion voient le numérique comme une menace – il est vrai qu’à ces plats penseurs on aurait vite fait de substituer un algorithme –, sans imaginer que peut-être il y a là une opportunité à saisir. On devine leur perplexité. Ils ne savent pas ce que vous savez déjà :

Vos personnages aussi sont des auteurs. Ils écrivent et publient des billets de blog et des newsletters, tiennent la chronique de leur vie sur les réseaux sociaux ou écrivent le script de l’essai vidéo qu’ils téléchargeront bientôt sur YouTube, échangent mille commentaires avec des inconnus, harcèlent ou se font harceler, débattent des nuits entières sur des forums spécialisés. Ils se rencontrent et font connaissance sur Internet, avant de se retrouver IRL, d’être déçus ou charmés. Ils participent à une vie numérique chatoyante qui se diffracte autant de fois qu’il y a de plateformes où mettre en scène sa persona, car bien sûr tout cela est aussi un jeu. Chacun laisse derrière soi des traces que le lecteur recueillera à la manière de ces programmes qui collectent nos données personnelles. La lecture deviendra peut-être une archéologie de vies plus ou moins imaginaires que l’on s’efforcera de reconstituer, et le livre une archive d’indices abandonnés à la postérité, à glaner selon son index plutôt que par une lecture linéaire. Notre propre traversée de cette masse de données deviendra à son tour une donnée, qui rejoindra le livre pour guider de futurs lecteurs. Quelle que soit la forme retenue, il y a fort à parier que les écrivains qui ignoreront plus longtemps cette réalité, cette moitié de nos vies, seront bientôt ignorés.


° Marc Andreessen, « Why Software Is Eating The World », The Wall Street Journal, 20 août 2011.