Tomber amoureux et se relever

La Lettre circulaire

Je tombe amoureux dès que je lis un auteur qui prend le temps de penser, et je ne crois pas que le mot soit trop fort. Il s’agit bien d’amour – je le remarque au vide qu’il laisse en se retirant après la dernière page.

Le pire n’est toutefois pas l’absence – si encore il n’y avait qu’elle… –, mais l’impatience que l’on ressent, après tant de hauteurs, tant de profondeurs parcourues en si bonne compagnie, et avec quelle aisance, quelle complicité, l’impatience que l’on ressent face au reste du monde, duquel on s’écarte d’autant plus qu’il nous déçoit, comme une double peine de solitude que l’on s’inflige après s’être abandonné à un enthousiasme trop religieux. Il devient vite impossible de lire une revue ou d’écouter une émission prétendument littéraire. On se condamne sinon à lire ou entendre ce genre de banalités que les courtisans appellent politesses, qu’aiment à répéter, pour se donner l’illusion de penser, des gens qui manifestement ont autre chose à faire. Je me console avec des promesses de relecture, rassemble autour de moi les preuves de mes amours et me réjouis bientôt à la perspective de vieillir entouré d’aussi charmants fantômes.

Le goût se forme par rejets successifs, jusqu’à se transformer en douce hérésie. Jetez vos magazines, débranchez radio et télé, confiez les mauvais livres à vos ennemis, oubliez ce que vous pensiez savoir. Relisez. À mesure que s’accroît le pouvoir séparateur de l’œil, vous remarquez les infinies richesses que recèle un livre pensé, et le peu qu’il y a à retirer d’un livre à peine écrit. Fermez les persiennes ; vos yeux, désormais accoutumés aux subtiles pénombres de l’esprit, ne sont plus faits pour les clartés vulgaires. Gardez un fusil à portée de main, pour les politesses.

Ces chutes d’amour vous laissent avec une dette de cœur, qu’il vous faut solder d’une manière ou d’une autre, parfois en écrivant à votre tour. Que de pudiques contournements pour exprimer sa gratitude, n’est-ce pas ? Un de mes amours, qui enseignait la littérature, doutait que l’on puisse apprendre à écrire de la fiction. On peut apprendre le secret professionnel, dirait Cocteau, mais on n’apprend pas la manière de s’en servir. Après tout, on n’apprend pas à aimer. Au mieux peut-on devenir moins maladroit dans l’expression de ses sentiments. La technique n’est rien sans l’imagination pour s’en servir. Voilà pourquoi je ne crois pas aux exercices ou ateliers d’écriture, mais bien plutôt à l’introspection, par laquelle retrouver l’imagination de son enfance.

Et maintenant Nabokov, puisque c’est de lui dont il s’agit : « … je ne crois pas que l’on puisse enseigner à qui que ce soit à écrire de la fiction, à moins que l’élève ne possède déjà un talent littéraire. Ce n’est que dans ce cas que l’on peut aider un jeune auteur à se trouver lui-même, à libérer son langage des clichés, à éliminer les gaucheries, à prendre l’habitude de traquer avec une stoïque patience le mot juste, l’unique mot juste qui rendra avec la plus grande précision l’exacte tonalité, l’exacte intensité de la pensée. » Je reprends à mon compte chacun de ses mots, à l’exception de talent, que je remplacerais par imagination ou sensibilité. D’après ma propre expérience de conseiller littéraire, je peux confirmer qu’on n’apprend jamais rien à personne, on ne fait que dévoiler des richesses insoupçonnées. Ce n’est pas là le moindre de mes plaisirs.