Le talent attire le talent

La Lettre circulaire

Le talent attire le talent, c’est là son signe avant-coureur le plus sûr. Chez un jeune écrivain qui n’a encore rien publié, je le mesure à l’excitation que lui procure la lecture d’un très bon livre. Son enthousiasme est tel face à tant de générosité qu’il n’a d’autre choix que de se hisser au niveau de son compagnon de marche ; mais c’est à peine s’il a conscience de ce premier pas. La promenade qui suit l’enchante. Des reliefs, qui paraissaient d’en bas imprenables et condamnés à l’asphyxie des neiges éternelles, se transforment sous le patronage de son guide en chemins fertiles et ombragés. De nouvelles perspectives se révèlent au jeune ambitieux. Plongé dans cet état de sensibilité exacerbée qui de loin ressemble aux rêveries d’un adolescent qui s’ennuie, il croise parfois d’autres promeneurs, qui le saluent d’égal à égal. À aucun moment, il ne se dit : ceci n’est pas pour moi. Sa présomption n’est pas celle d’un ego qui gonfle son plumage pour se mesurer à plus grand que soi, mais reconnaissance d’une sensibilité que chacun d’entre nous reçoit en partage.

Les chefs-d’œuvre galvanisent ou intimident, selon la personne qui les reçoit. Leur grande simplicité crée une illusion de facilité qui encourage le rêveur imprudent à s’élancer dans la littérature ; mais la beauté terrorise autant qu’elle séduit. Les personnes peu sûres d’elles, avant de transformer leurs doutes en atouts, vont d’abord perdre leur temps à comparer leurs brouillons au fini d’un grand livre. Le rêveur imprudent conjugue toujours son talent au futur. Il sait depuis Buffon (et Flaubert et Maupassant et…) que « le génie n’est qu’une plus grande aptitude à la patience ».