Chef-d’œuvre du n’importe quoi

La Lettre circulaire

Il est vraisemblable que, sans les encouragements de Kerouac et les lectures attentives de Ginsberg (et un régime riche en majoun), Burroughs n’aurait jamais persévéré ni écrit Le Festin nu. C’est d’ailleurs Kerouac qui a trouvé le titre de ce chef-d’œuvre du n’importe quoi. Burroughs ne savait écrire ses routines ou numéros comiques, dont Le Festin nu est une espèce de collage (ou d’invertébré), qu’en les intégrant aux lettres qu’il envoyait à ses amis, notamment à Ginsberg, auquel il avoua un jour : « Le vrai roman, c’est peut-être les lettres que je t’écris. » Burroughs est le grand épistolier caché du XXe siècle, une bonne partie de sa correspondance ayant été publiée sous le fallacieux nom de roman.

Les écrivains qui ne restent pas seuls s’en sortent. Ils ont le chic pour s’entourer d’amis vraiment brillants (c’est-à-dire de gens brillants qui n’en ont pas l’air ou ne le montrent pas – ils ont mieux à faire), qui les poussent à écrire au-dessus de leurs moyens. La bande partage la même ambition de changer la littérature, et exerce sur chacun de ses membres une poussée d’Archimède qui les élève.

Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Peter Orlovsky… ils ont tous rejoint Burroughs à Tanger, où il vivait quand il rêva Le Festin nu, pour l’aider à mettre au propre et structurer les feuilles éparses de son manuscrit, mer de phrases à peine ponctuées, sans paragraphes ni logique apparente. Parce qu’on a tendance à se surestimer, on croit pouvoir réussir par son seul mérite. C’est rarement le cas, mais les grandes gueules préfèrent l’oublier. Sans la visite et la collaboration de ses amis, Burroughs aurait réécrit pour l’éternité cette arabesque de haschich.