Comment lire un roman

La Lettre circulaire

Nous ne savons pas lire. La plupart des gens, même de bons lecteurs, ne peuvent ouvrir un roman sans se demander ce qui y est autobiographique, ce qui, dans les faits et gestes du protagoniste, trahit la présence de l’auteur, révèle sa vie. Cela est d’autant plus vrai chez les proches d’un romancier. On reconnaît aussitôt tel ami commun dans ce personnage hâbleur, alors qu’il n’a d’autre intérêt pour l’auteur que de révéler par contraste la discrétion du protagoniste. Si l’on est égocentrique, on se dira même parfois, et avec quelle assurance : « C’est moi ! »

Rassurez-vous, un romancier ne s’intéresse pas assez à vous pour vous transposer tel quel dans un livre d’imagination. L’enjeu est plus important. Il pourra emprunter, à vous comme à d’autres, un tic de langage, un geste singulier, une manière de servir le thé ou de porter une chemise, mais assemblera le tout d’une manière inédite, afin de construire un personnage autonome. Il ne reproduit pas, il crée.

Inversement, il y a celles et ceux qui n’ouvrent jamais de roman parce que « le roman, ce n’est pas vrai ». Il y a une confusion répandue, je le déplore souvent, entre la fiction et le mensonge, que les auteurs mêmes s’empressent de favoriser pour se donner des airs d’escroc ou de faussaire. Que ne feraient pas ces êtres relativement inoffensifs pour se rendre intéressants. Une illusion n’est pas un mensonge si le public est averti et consentant.

Nous ne savons pas lire, nous ne savons pas écrire. J’ai supprimé dans mon premier roman, parmi tant d’autres choses, un cliché qui était pourtant vrai, puisque j’en avais été le témoin dans ma vie. La vie ne devrait pas être une excuse pour mal écrire. Elle est faite de clichés, dont la force indéniable est qu’ils se vérifient parfois, de moments vides de tout sauf d’ennui, de personnes qui n’ont rien à dire mais parlent beaucoup. La littérature n’est pas la vie. Heureusement.