Un espace sans dénouement

La Lettre circulaire

Il manque sans doute un équivalent d’Espèces d’espaces de Perec consacré à Internet – et un esprit obstiné comme le sien pour s’arrêter, regarder et écrire. « Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » Ce sont les derniers mots de son essai. C’est parce que ce quelque chose ne va pas de soi qu’il s’arrête à sa hauteur et le regarde. Son regard peut durer tout un livre ; qui ne s’étonne de rien n’écrit jamais.

Dans notre rapport utilitaire à Internet, on oublie souvent de s’arrêter et de regarder. Que pourrions-nous voir ? Un espace ouvert, sans bords ni forme stable, dont le contenu se déverse d’écran en écran et s’adapte aux dimensions de chacun. Les typographes ont dû réapprendre leur métier et prévoir différentes mises en page selon le nombre de pixels disponibles à l’écran. Nous avons beau quitter la civilisation de l’imprimé pour celle du numérique, l’ancien vocabulaire demeure – ne parle-t-on pas de page web ?

Le livre est clos, fixe et linéaire. Le romancier a besoin de ces contraintes pour raconter une histoire dont il maîtrise le dénouement. Internet a d’autres contraintes. C’est un espace mouvant (dit-on encore cyberespace ?) que chacune de nos interactions participe à définir. On y entre n’importe où, sans introduction préalable. Cette absence de contexte fait que chaque unité de l’édifice, une page web comme une vidéo YouTube, prise individuellement, doit être compréhensible. C’est comme un roman dont tous les chapitres seraient autonomes, mais complémentaires les uns des autres. Chacun pourrait devenir le premier de votre lecture qui par ailleurs n’aurait pas d’ordre prédéfini. Quant au dénouement, il serait constamment remis à plus tard, vu qu’il y aurait toujours quelque chose d’autre à lire – ou à relire à la lumière d’autres chapitres. Peut-être est-il temps de s’inspirer de cet espace sans dénouement pour imaginer une littérature adaptée à nos vies numériques ?