La lecture est-elle une fugue ?

La Lettre circulaire

Les livres « lui offraient une chance d’évasion imaginaire en l’arrachant à une vie qui ne lui apportait aucune satisfaction ». Tereza, dans L’insoutenable légèreté de l’être, lit par déception et un peu par snobisme, ou du moins pour se distinguer des gens si vulgaires qu’elle dédaigne. C’est, je suppose, une manière comme une autre de se faire des amis. Quand la vie déçoit, la littérature réconforte – mais n’est-ce pas plutôt l’inverse qui s’exprime ici dans cette réminiscence de bovarysme ?

Ce n’est pas que la réalité ennuie – quel plaisir au contraire pour le voyeur qui écrit – après tout, même la plus ennuyante des vies a ses épiphanies et ses fulgurances inattendues ; mais les bovarystes confondent leurs lectures naïves avec la vie, de là leur déception. La littérature, contrairement au réel qui a sur elle le privilège de l’ancienneté, ne peut s’offrir le luxe de l’informe. Pour que l’illusion prenne sur la scène de votre imagination, il faut que le tour de magie soit légèrement plus contrasté que la réalité, sinon on ne verrait rien du dernier rang. Alors forcément, tout paraît plus terne que d’habitude quand on sort de sous le chapiteau du livre.

Il me semble que la lecture est d’abord vécue, dans l’immaturité des premiers livres ouverts, comme une fugue hors du temps. Rien n’est plus beau, pour le flâneur des pages tournées, que la rencontre fortuite d’un livre et d’une soirée libre. La nuit devient cet espace de liberté qui se dilate bien au-delà des contraintes temporelles. Il est laissé à la discrétion de chacun de prendre appui sur ses lectures pour réinvestir sa vie.

La lecture, si elle est vécue comme une échappatoire par trop exclusive, finit dans l’impasse de l’accoutumance. Il faut au lecteur des doses de plus en plus fortes pour contrer la sensation de manque. Tout ce qui peut l’éloigner de son quotidien est bon à prendre, même si c’est mal écrit. De cette boulimie naissent parfois de grands lecteurs, s’ils ont appris à trier (« l’émergence de la partialité esthétique, écrivait Tarkovski, est une preuve de la maturité de la conscience »), parfois des suicidés, parfois rien.

L’art n’est pas une fugue mais un enrichissement.