Dans la tête d’un écrivain · une improvisation

La Lettre circulaire

Vous vous réveillez bien avant la sonnerie de votre téléphone. Chambre, cuisine, salle de bains – hagard, vous vous dites que la journée s’annonce aussi discontinue que ce rêve qui vous échappe. Même la musique ne suffit plus à vous donner le rythme.

Vous marchez dans la rue. Une jeune femme qui travaille dans une boutique sur votre gauche interpelle du pas de la porte le jeune homme de la boutique sur votre droite et lui dit : « J’étais toute seule hier. Tu m’as manqué ! » Vous vous demandez s’il comprendra. Probablement pas. Il prendra ça pour une politesse qui n’engage à rien et répondra sur le ton de la blague une phrase qui ne sera pas la bonne. Vous êtes déjà à sa place, imaginant la suite de son histoire à partir de votre propre passé.

Dans le faux restaurant japonais de la rue de l’Isly, votre ami vous demande de changer de place avec lui, « à cause de la belle brune au fond » qu’il veut pouvoir regarder en avalant son anguille grillée. Un peu avant 14 h, sur la ligne 1 du métro, vous retrouvez votre héroïne, celle dont vous avez si bêtement ignoré le flirt et qui depuis vous ignore, sous les traits d’une jeune métisse aux cheveux ras décolorés. De ses jambes, vous ne voyez que les genoux qui dépassent de son jean troué. Parlant au téléphone devant vous, elle vous empêche de lire cet essai de David Foster Wallace que vous voulez finir (que vous allez finir, dès qu’elle aura raccroché) sur l’ironie désensibilisante de la télé postmoderne américaine. « Ça va, il me tape pas, mon mec. C’est juste qu’il me gifle et me serre le bras… Je veux dire, il me bat pas comme le mec de Céline la bat… » Gifler n’est pas frapper ? La jeune femme en question travaille dans une crèche près de la porte Maillot, un temps partiel mais un CDI quand même. Elle espère obtenir bientôt un temps plein. Vous n’inventez rien, il suffit d’écouter. Dans l’histoire que vous imaginez, dépitée par votre ironie de lourdaud, votre héroïne aura jeté son dévolu sur un homme sans esprit mais assez sûr de lui pour ne pas supporter qu’elle le contredise. Il lui dit « Je t’aime » en pleurant après chaque coquard qu’il lui fait. Votre fière héroïne lui invente des excuses. Elle répond : « C’est ma faute. »

Vous apprenez par une interview que Mamoru Oshii, au lycée, séchait les cours et passait ses journées à imaginer le monde après sa fin dans un train sans terminus, la ligne étant circulaire, dont il ne descendait que pour manger. Lui aussi est fan de La Jetée de Chris Marker. La nuit tombe enfin. Vous faites des tours de périph, écoutant en boucle la même piste de musique minimaliste qui vous obsède depuis ce matin, avec dans le coffre de quoi vous blesser ou punir les hommes qui blessent celles qu’éloigne votre indifférence. Il est temps de mettre pause et d’aller vous coucher. Vous reprendrez demain.