Voir le monde comme un potentiel de fiction

La Lettre circulaire

« L’art d’écrire, disait Nabokov à ses élèves en roulant les r, est un art très futile s’il n’implique pas avant tout l’art de voir le monde comme un potentiel de fiction. » La semaine dernière, j’hybridais l’essai et la fiction pour suggérer comment l’imagination (du moins la mienne) s’empare de choses vues ou entendues pour les fondre en une prémisse d’histoire. L’imaginaire recombine les données du réel pour créer une perspective inédite, la promesse d’un sens par la forme même du récit. Au lecteur de trouver lequel ou de formuler sa propre hypothèse.

Un écrivain est avant tout un voyeur. S’il prenait un peu mieux la lumière (sa vie étant pour l’essentiel intérieure, il ne sait pas quoi faire de son corps), cela ferait un assez bon personnage dans un film de Brian De Palma. – Les histoires sont partout autour de nous. Le remous d’une main qui évite qu’on la prenne me révèle chez ce couple que je suis une scène de ménage silencieuse, aux gestes lents d’une pantomime sous-marine, attendant qu’ils me sèment pour reprendre de plus belle et éclater en écume de reproches. Quant aux impudiques bavards des espaces publics, ils sont les points d’eau autour desquels se rassemble toute la profession, prenant des notes et échangeant commentaires et mots d’esprit. Et c’est sans compter Internet, qui a démultiplié le nombre de détails intimes accessibles aux espions, annonceurs et autres romanciers. Avec une telle quantité de données disponibles, je ne comprends pas qu’il n’y ait pas plus de manuscrits sur les tables des éditeurs.

La seule explication que j’aie pu imaginer, outre l’absence de curiosité, est qu’il manque à la plupart des gens le filtre particulier, la portée magique où s’agencent en histoire les détails soustraits à la vie. Je crois que ce filtre s’acquiert par l’introspection, que les lignes de cette portée sont nos faiblesses et nos obsessions, enfin que la technique ne vaut rien sans une certaine qualité vibratile, obtenue quand les données de l’observation entrent en résonance avec ce qui nous pousse à écrire. Le monde intérieur et le monde extérieur se rencontrent alors en un livre qui dépasse son auteur.