L’esprit du débutant

La Lettre circulaire

Il existe en japonais un mot, shoshin, qui signifie « esprit du débutant ». C’est l’idéal du disciple zen, et je crois qu’un écrivain devrait le faire sien. L’esprit du débutant est vide, ouvert, disponible. Il ne croit pas savoir ce qu’il ne sait pas, n’est pas distrait par son ego, n’a aucun amour-propre. Il sait seulement que la perfection est dans le geste. L’esprit du débutant n’arrive jamais à destination car il n’y a pas de destination. Ne pouvant se glorifier d’aucun accomplissement, il continue d’avancer sans se refermer sur des certitudes. Le plus difficile n’est pas de débuter, mais de conserver l’esprit du débutant tout au long de sa pratique.

C’est une idée simple mais délicate à comprendre pour un esprit aussi intoxiqué de philosophie grecque que l’esprit occidental. On pourra lire Esprit zen, esprit neuf de Shunryu Suzuki, que j’ai déjà évoqué, pour essayer de se purger. Je ne prétendrai pas saisir toutes les subtilités que recouvre le terme d’une culture qui n’est pas la mienne, dont je ne parle pas la langue et que je n’ai pu côtoyer qu’à une seule occasion (mais avec quel plaisir). Je n’en demeure pas moins attiré par ce mot, shoshin, comme si je le retrouvais après une longue absence. Dans l’une de mes nombreuses vies imaginaires, je devais être Japonais.

Les amateurs relieront Traité d’esthétique japonaise de Donald Richie, Éloge de l’ombre de Junichirô Tanizaki et bien sûr L’Empire des signes. Roland Barthes y ratiocine tout en points-virgules, et à force de s’approcher, par une succession de contournements et de brusques zooms, de son sujet d’étude, en vient à le transformer par la pensée, à l’imaginer, et le fantasme qu’il nomme Japon n’est pas moins probable que le pays du même nom. Voici sa méthode : « […] prélever quelque part dans le monde (là-bas) un certain nombre de traits […], et de ces traits former délibérément un système. C’est ce système que j’appellerai : le Japon. » Système non de règles mais d’images qui se reflètent les unes dans les autres, et pour les propager, le vide d’un satori.