Montrer sans nommer, ou le savoir-vivre du romancier

La Lettre circulaire

En bon hôte qu’il est, le romancier doit s’assurer d’une chose avant d’ouvrir à ses invités : avoir laissé à leur attention le juste nombre d’indices nécessaires à la compréhension de ses personnages. Trop leur en dire risquerait de gâcher leur plaisir d’enquêteurs, mais en dire trop peu pourrait bien les frustrer et hâter leur départ avant même le dessert. C’est une question de tact, d’autant plus délicate à trancher qu’on ne connaît pas les invités. Quelle est la politesse de rigueur dans une telle situation ?

Il n’y a hélas pas d’étiquette connue pour ce genre de mondanités. J’ai tendance à croire que le plus grand respect qu’un auteur puisse témoigner à ses lecteurs est de les laisser rentrer par effraction dans son roman. Ne pas leur imposer une visite guidée, mais les laisser épier à leur guise, de la même manière qu’il a épié des personnes pour construire ses personnages. Les invités auront l’impression de voler des instants de vie plutôt que de suivre un scénario. Comme Gatsby, l’hôte devra rester invisible durant toute la soirée. Il reçoit sans imposer sa présence.

Une illusion, pour emporter l’adhésion du public, doit parvenir à lui faire oublier le quatrième mur qui le sépare de la scène. Présentez-lui les personnages de l’histoire de la même manière qu’il découvre quoi que ce soit d’intéressant dans la vie : par des allusions. Rares sont les inconnus qui viennent vers vous en vous révélant d’emblée le plus intime de leurs secrets (quand bien même cela vous arriverait, vous auriez plutôt tendance à fuir de tels exhibitionnistes). La meilleure manière de comprendre un être humain est d’observer son comportement, qui contredit parfois ses paroles et le trahit. Il en va de même pour un personnage. C’est pourquoi il vaut mieux taire ce que vous voulez montrer, et le suggérer par les mêmes indices qu’une personne abandonne à son insu. Raconter une histoire est un art de la frustration mesurée, une forme de séduction.