Le fond, la forme et les équarrisseurs de talent

La Lettre circulaire

Je ne comprendrai jamais cette distinction entre le fond et la forme. Je soupçonne qu’il s’agit d’inventions brevetées par la toute puissante Société des équarrisseurs de talent. Une langue véritablement littéraire (aucune ne l’est en soi) utiliserait le même mot pour signifier invariablement l’une ou l’autre notion. Les traducteurs seraient alors bien embarrassés (l’embarras est l’état permanent du traducteur). Parce qu’une pensée sans forme, dénuée de bords, n’existe pas, on ne saurait la peler jusqu’à l’abstraction. Le fond appelle la forme – une pensée a besoin de bords nets et solides pour s’élever hors du puits de l’esprit – autant que la forme appelle le fond – cet impromptu littéraire du mardi soir me le rappelle chaque semaine (n’allez pas me croire assez organisé pour prévoir et ne pas être pris de court à date fixe – quoi, déjà mardi ? mince, je vais devoir m’y mettre).

La langue littéraire n’est pas la langue vernaculaire, si pauvre et inapte à nous transmettre la moindre joie esthétique, même si toutes deux utilisent les mêmes mots. Les amoureux des mots sont les dupes des questions de journalistes patauds qui ne savent pas de quoi ils parlent quand ils demandent, l’air entendu, au premier écrivain qui passe : « Alors, vous aimez les mots ? » (encore d’autres équarrisseurs de talent). Demande-t-on à un musicien la note qu’il préfère ? Ce qui compte, c’est l’agencement des mots, comme dirait Luchini dans l’une de ses hystéries télévisées. Branchez un maniaco-dépressif sur sa marotte et il passe aussitôt de la position de confortable ennui où le plonge son état à celle du cabotin électrisé qui ne vous laisse pas en placer une. J’ai trop d’égards pour mes proches pour leur parler de littérature.